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mardi, juillet 15 2014

Les collectifs dans les arts vivants depuis 1980, Editions de l’Entretemps, 2014.

Il fallait le faire, Raphaëlle Doyon et Guy Freixe l’ont fait ! Ecrire un ouvrage dédié aux collectifs artistiques dans les arts vivants.

Le phénomène s’est développé durant ces 15 dernières années, a fait des émules jusqu’à devenir quasi chose courante. Le phénomène questionne dans le même temps et bouscule la manière la manière de créer.

Le présent volume fait suite aux journées d’études de janvier et mai 2013 sur la question, journées organisées par R.Doyon et G.Freixe.

La recherche d'un idéal de troupe a existé bien avant les années 1980, on pense d'emblée à Jacques Copeau s'exerçant partout dans sa maison, avec ses enfants, ses amis, à la campagne, cherchant sans cesse jusqu'à constituer les Copiaux et la suite que l'on sait. (Sur ce point, je recommande le brillant livre de Guy Freixe, La filiation, Copeau-Lecoq-Mnouchkine, éditions l’Entretemps, 2014).

De quoi s’agit-il ? Il ne suffit pas de créer un groupe pour qu’il soit collectif, c’est bien plus complexe que cela. C’est une vraie dynamique de groupe qui est en jeu, irrigue tous le processus de création à commencer par le travail préparatoire d’écriture à la table jusqu'à la création finale sans laisser de côté l’administratif au sens large.

Plusieurs motivations poussent à la création d'un collectif artistique, à commencer par le désir de « faire du théâtre autrement, dans un environnement difficile »  en une « expérimentation chorale non figée (...) et jamais de tout repos », dans un autre monde mettant la continuité d'une entreprise au centre et avec toutes ses composantes : hiérarchie des fonctions telle que recherche, création, diffusion, administration, formation et action culturelle.

Ariane Mnouchkine, souligne Guy Freixe, refuse de faire une distribution, parce que c’est le rôle qui choisit l’acteur et non l’inverse, et «  chaque personnage peut contenir tous les autres ».

Un théâtre des années 80, un autre monde.

Philippe Henry a réalisé une étude en deux parties, l’une sur les compagnies nées dans les années 2000 et l’autre sur celles nées depuis les années 80.Du point de vue de la gouvernance, deux polarités sont observées selon l’auteur de l’étude, l'une portant sur la collégialité de l'échange et la délibération réelle. En dernière instance, la décision définitive est prise par la personne autour de laquelle s'est constitué le collectif. L'autre polarité renvoie à la marge de liberté des projets portés par les uns ou les autres. En outre, P. Henry ajoute qu'il est « important de connaître les pratiques de mutualisation matérielle effectives des collectifs ».

Le parallèle avec les instances politiques délibérantes relevant d'un système démocratique, qui délibèrent et votent pour des projets quels qu'ils soient, est évident.

C'est donc un exercice artistique doublé d'un exercice politique qui « gouvernent » les collectifs, exercices complexes et structurants à la fois. C'est qu'il faut créer, durer et réussir sans autres élections que celles du groupe, des financeurs et du public.

Quels sont les avantages à créer un collectif artistique ? 

Une création ne se fait jamais seule, la pluralité de compétences s'engageant dans la durée pour une plus grande diversité de projets change radicalement la donne. Adieu l’angoisse de la feuille blanche ! On parle d’une écriture « au plateau ».

De plus, le partage des ressources afin de développer de nouvelles activités constitue une force supplémentaire. En troisième lieu, la capacité d'expérimentation et de veille face aux nouvelles opportunités d'action  appelle la réactivité la plus efficace en proposant de manière collégiale, la réponse la plus adaptée qui soit au bon moment au bon partenaire. Une forte solidarité est donc de mise.

Il faut noter que les collectifs ont commencé d'abord dans le champ de la peinture ou de la littérature, rassemblant des artistes ou des auteurs appartenant aux mêmes courants, se stimulant artistiquement par une démarche concurrentielle. Dans le domaine du théâtre, activité éminemment collective, créer un collectif semble « naturel » dans la mesure où le processus de rationalisation marchande touche non seulement les sociétés civiles mais également le moindre microcosme organisé, idéalisé soit-il comme le souligne Serge Proust. 

Dans une autre partie de l’ouvrage, la dimension internationale est abordée. Les frontières géographiques artistiques étant poreuses et donc sans limites, le mouvement des collectifs s'est développé en France mais également au-delà touchant l'international. Plusieurs expériences sont relatées dans le volume, de Belgique au Brésil, en passant par l'Allemagne et la Pologne. 

Un focus sous formes de témoignages est donné aux collectifs Les Chiens de Navarre, Berlin et Drao. 

Pour le collectif Drao par exemple, il est important de noter que pour Maïa Sandoz, l'une des membres, son engagement en collectif fait suite à son engagement dans la vie, après à sa formation à l 'Ecole Supérieure d'art dramatique du Théâtre National de Bretagne à Rennes. L'ensemble se structurant dans une continuité. Peu à peu le collectif a changé sa manière de choisir les textes en fonction de la distribution ; cela a conduit le collectif à décider de créer une série de petites formes artistiques, avec montage de textes.

En Belgique, le collectif Berlin, précise qu'il ne travaille pas au sens strict en collectif, ne répond pas tout à fait à l'entretien, choisit de réagir à certains mots comme réponses, mots choisis par Romain Fohr. La réponse décompose la manière de travailler du collectif.

Sur Esthétique-Interdisciplinarité-Hybridation par exemple, Yves Degryse précise que le travail du collectif ressemble à la vision dans un kaléidoscope. Il présente plusieurs couleurs et angles différents avec la même image. Les portraits de ville par exemple, se révèlent plus dans la multitude des voix, dans la multitude des détails, dans le silence et dans le tumulte. Toutes les voix et les idées sont enregistrées. Elles enrichissent tout le processus de notre recherche et le développement de création. Le montage final permet de prendre des décisions. Les idées sont choisies pour aider à raconter une certaine histoire.

P.Henry parle de nouvel agencement à l’œuvre entre transversalité, transdisciplinarité, évoqués au début du livre où texte, mouvement, musique, lumière et scénographie sont complètement revisités et déconstruits.


Un livre déjà référence dans le paysage théâtral français et bien au-delà, qui apporte des réponses tant artistiques que sur le plan de l'organisation générale des collectifs artistiques et révèle les mutations de notre société.