La qualité du pardon

La qualité du pardon, The quality of mercy, Peter Brook, Editions du Seuil, 2014.

Djalila Dechache le 10 juin 2014

C'est le titre, très beau dans les deux langues, qui attire au premier abord…..venant de Peter Brook, cela n'étonne pas, lui qui explore tant de choses, tant d'univers, qui a rencontré tant d'hommes remarquables, mystiques, saints, sages et cultures avec ce qui les caractérisent, ce qui les constituent profondément, jusqu'aux contours de notre cerveau, exploration d'une terre nouvelle.

Pour exemple « The valley of astonishment », La vallée de l'étonnement, titre emprunté à La Conférence des oiseaux de Farid Eddine Attar, création jouée en mai au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Une merveille !

Le sous-titre du livre indique de Peter Brook que ce sont des Réflexions sur Shakespeare, poète et auteur dramatique qu'il a monté à maintes reprises depuis 1945, auteur le plus traduit et le plus mis en scène dans le monde et dont on célèbre les 450 ans de la naissance en 2004.

Attardons-nous sur La Tempête, créé en 1990 et 1992 qui pose une énigme.

A partir d'd'une réplique de Prospero, Peter Brook tisse liens et connexions avec l'œuvre shakespearienne qu'il qualifie de plurielle, associant l'alliage des contraires pour atteindre la transformation profonde des personnages et à partir de laquelle il tire son fil d'Ariane.

L'ouvrage ne livre pas ses secrets en une seule lecture : l'auteur est arrivé à une telle limpidité, une telle simplicité, qui laissent entrevoir la profondeur du propos et la complexité de la démarche. Spectacles et textes se confondent, se répondent et se complètent. Il faut avoir en tête toutes les histoires et mises en scène.

Comme les maîtres Zen lançant un koan-énigme irrationnelle qui reste mûrir dans l'esprit jusqu'à l'évidence de la révélation, Peter Brook nous offre le questionnement de Prospero qui a « besoin d'une prière si perçante qu'elle s'élance même à l'assaut du pardon ».

C'est là qu'il faut chercher.

Le pardon plus grand que la vengeance

Chez Shakespeare, des oppositions structurent ses textes, comédies et tragédies, que ce soit ordre et chaos, orgueil et humilité, paradoxe, contradiction, « opposition, réconciliation ».

Prospero est duc de Milan, détrôné par son frère qui lui reproche de préférer les livres à l'exercice du pouvoir. Il est exilé sur une île déserte entre Milan et l'Afrique avec sa fille âgée de trois ans. Il a trahi l'ordre conventionnel.

Celui qui trahit l'ordre, verra la réalité autrement l'obligeant à vivre ce qu'il a appris dans les livres. C'est ce passage qui aboutit à la liberté, c'est-à-dire à l'équilibre que tout homme recherche et à la résolution de l'énigme de Prospero qui doit se reconstruire. Renforcé dans sa nouvelle vie et son nouveau pouvoir de magicien, il peut venger son frère de l'avoir usurpé. Or, il n'en est rien.

Comme dans toute quête, les réponses ne sont pas des lignes droites, elles sont sinuosités, et l'on trouve toujours plus à chercher.

Au bout du compte, après avoir délaissé sa science de magicien où il « a pénétré le chaos des forces primordiales », Prospero revient à « sa pauvre humanité ».

Si comme le suggère le philosophe Vladimir Jankélévitch, « le pardon ne peut être acquis, possédé, il est une grâce instantanée », ne pas pardonner entrave donc l'action et pardonner signifie la possibilité de se libérer d'un fardeau et implique un rapport à l'autre. En dernière analyse, le pardon est volontaire et libérateur.

Peter Brook utilise le registre culinaire pour évoquer son travail «nous pouvons tous avoir une idée, mais qui donnera au plat matière et saveur ?», parce que toute construction est une alchimie complexe, le symbole du sablier, de la balance, de l'ici-bas et de là-haut, son action est donc sans rupture et sans cesse, comme le destin, comme le mouvement de la vie.

Ce qu'il faut souligner également c'est l'extrême minutie de Peter Brook, comme celle de Shakespeare, comme une invitation à prendre le temps de s'imprégner de chaque instant de la vie, sur scène, à revenir aux fondamentaux. Le metteur en scène travaille le signe et le geste, l'intuition et la réflexion. Au final, son parcours d'homme et son œuvre artistique, tous deux mêlés entre eux et à ceux du célèbre dramaturge, sont universels et traduisent l'unité d'un maître.

  Pour conclure, l'assertion de Peter Brook reste plus vive que jamais et concerne   l’ensemble de l’œuvre de Shakespeare : La Tempête affirme d'une manière exceptionnelle des valeurs dont nous manquons le plus : la tolérance, la compassion, la miséricorde .