Macbeth, Shakespeare, Ariane Mnouchkine, Cartoucherie, Théâtre du Soleil

 

Macbeth, Shakespeare, Ariane Mnouchkine, Cartoucherie, Théâtre du Soleil

 

Se rendre à La Cartoucherie de Vincennes et plus précisément au Théâtre du Soleil est une expérience qui impressionne, qui marque, qui bouleverse et en même temps une expérience que l'on attend, que l'on reconnaît immédiatement.

Malgré les averses et le retard de la navette, il faut se cramponner dansl'abri bus parmi les lycéens qui venus avec leur professeur, s'amusent de la pluie froide…

Pour les 50 ans de la compagnie, âge où tout est possible, l'acquis de l'expérience en plus, la troupe monte ce Shakespeare dans une nouvelle traduction, celle d'Ariane Mnouchkine.

A la billetterie, un accueil magnifique de Liliana et Sarah (Bruno Tackels l'a bien souligné dans son livre « Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil », les solitaires intempestifs), malgré les gens qui paniquent à cause de la pluie….Elles donnent temps, sourires, mots gentils, malgré ceux qui trépignent derrière, sous la pluie ;

Au loin sur le site du Théâtre du Soleil, la chevelure d'Ariane apparaît, toute de blanc vêtue, son sourire, son accueil illuminaient à distance. Elle accueille, rassurante, tranquille, sûre.

Dans la grande salle commune, on y sert douceur, sourires, repas, boissons, tous sont au même diapason, tous c'est-à-dire le personnel, l'équipe, les hôtes, l'immense fresque murale signée Didier Martin, les immenses bouquets de pivoines tendent leurs bras à ceux qui les regardent, et l'on reçoit beaucoup. Le regard s'arrête, s'empare de toute cette beauté, s'imprègne et comme on se sent appartenir à une belle famille, on voudrait donner de soi aussi. Un concert d'oiseaux, une conférence sans doute, accompagne les gens dans le rituel du repas autour de grandes tables rondes, le public à l'air heureux d'être là, de manger, entre amis, parents et enfants. C'est bien cela, il s'agit d'une fête, d'une célébration chaque soir, tous le savent.

En allant se rincer les mains, une attention encore en forme d'excuses pour la vétusté des locaux très propres.

Dans la salle de spectacle la magie continue, je suis très bien placée, non loin de la table d'Ariane à qui rien n'échappe, prend des notes, s'inquiète, téléphone et observe.

Coté cour, un grand espace où sont rangés une quantité d'instruments de musique, silencieux pour le moment. C'est l'atelier du poète des sons, créateur de musiques, et d'atmosphère, Jean-Jacques Lemêtre.

Comme un grondement de tambours retentit, lointain puis s'amplifie de plus en plus, derrière le rideau on voit des personnes s'agiter, il faut faire vite, le temps presse, Il y a cet orage qui s'avance sur nous, des femmes courent en sautillant, sac à leur dos, les projecteurs s'allument, le rideau blanc transparent tombe et…

 

...C'est parti pour Macbeth.

On entend des coups de feu, les tambours cognent de plus en plus fort, de plus en plus vite, c'est la guerre. Un sol limoneux, un lieu désert, une tente abrite un poste de commandes un militaire, puis deux, puis trois…...

Deux scènes de deux temps différents se superposent, celle des militaires et celle de trois sorcières. Elles prédisent que Macbeth sera roi puis disparaissent.

On entend une langue nouvelle, plus proche de nous, un autre rythme qui supporte très bien les superpositions d'époques et de lieux tout au long du spectacle. C'est qu'Ariane Mnouchkine a fait une nouvelle traduction du texte en se basant sur l'édition d'Arden Shakespeare établie par Kenneth Muir.

Un exemple pour illustrer le propos:

Dans sa traduction, A. Mnouchkine fait apparaître une servante pour annoncer que le roi arrive ce soir (p27-28) Lady Macbeth dit « le corbeau lui-même est enroué et croasse, l'entrée fatale de Duncan sous mes remparts. Venez, vous, esprits qui servez les pensées meurtrières, dé-sexez-moi, et du crâne aux orteils, jusqu'à ce que je déborde, remplissez-moi de la plus implacable cruauté ».

Dans celle de Maurice Materlinck collection de la Pléïade, ici c’est un messager qui annonce que le roi arrive ce soir. Lady Macbeth dit :

«Le corbeau même s'enroue à croasser l'entrée fatale de Duncan sous mes créneaux Accourez, esprits qui veillez sur les pensées de mort ! Enlevez-moi mon sexe, et, du crâne à l'orteil, remplissez-moi, faites-moi déborder de la plus atroce cruauté ».

(c) Michèle Laurent



 

 Le mal ne sait pas seul venir......

 

Ce qui est nommé « d'irréparable » en introduction de cette nouvelle traduction est un texte signé d'Hélène Cixous. Ajouté à celui de fin « Adam et Eve du crime », la dramaturge lie la littérature mondiale de Proust à Dostoïevski à Shakespeare où elle précise que «Ce souffrir est d'autant plus aigu qu'il nous est infligé dans les liens familiers. Les voici devenus témoins des épouvantes. Tous ces paysages du temps d'avant le mal, ce charmant restaurant au bord de la Tamise, cette roseraie, et même ces écrans de télévision, qui se souviennent du temps heureusement ordinaire, ils ont pitié ! »

Le couple maléfique est interprété par un Macbeth-Serge Nicolaï, épris de reconnaissance, hébété, ahuri, téléguidé par Lady Macbeth son épouse- Nirupama Nityananda, à la voix effacée, que rien n'arrête vers l'irrésistible ascension des cimes du pouvoir.

Lorsqu'il vacille après avoir accompli l'acte de mort, « je n'irais plus, je tremble de penser ce que j'ai fait » elle lui lance un « Infirme en désir ! », tirade extraordinaire !

Et plus loin, Macbeth questionne : "Tout l'océan du grand Neptune lavera-t-il le sang un peu de ma main? «Non, c'est plutôt cette main, la mienne, qui cramoisira les mers multitudineuses, faisant de tout le vert un seul rouge » p 41, Macbeth, acte II, scène 2.

Parfois des émotions des spectacles précédents nous font cligner des yeux entre les scènes de mer noire houleuse dans la nuit noire, brumes épaisses, chevaux superbes du souverain, chevaux de la Cartoucherie…...Confusion du temps, des lieux, on est emporté dans un tourbillon, une tension, un suspense pourtant sans surprise dans cette tragédie nommée « Dramatis personae ».

Ce qui frappe aussi c'est la grande minutie de l'agencement des actes et des scènes par une armée de petites mains qui comme dans une image accélérée, s'activent sans cesse pour le salon VIP d'un aéroport avec photographes et reporters accueillant le héros en grande pompe, cordons de sécurité et petits enfants, cornemuses et le reste, conférences de presse, petits fours et champagne, banquet-bal mondain jusqu'au petit matin, la roseraie, jardin impeccable, la danse des sorcières autour des tables, le pliage précis des tapis, la taverne en bord de merle cri des mouettes…..

Tous les participants sans exception mériteraient d'être cités nom après nom, personne après personne, (toute la distribution fait l'objet d'un petit fascicule à part) et peut-être en particulier « les Kôkens » serviteurs de scène, magnifiques d'efficacité et d'effacement d'eux-mêmes, conformes à leur fonction.

Un travail de longue haleine pour une représentation superbe, Shakespeare encore plus proche de nous, servi par un Théâtre du Soleil plein de richesses.

Du théâtre total, entier qui transforme et donne un sentiment de plénitude.

Macbeth, W. Shakespeare, mise en scène A.Mnouchkine, Théâtre du Soleil Cartoucherie, Route du Champ-de-Manoeuvre 75012 Paris Métro Château de Vincennes, Réservations 01 43 74 24 08

Mercredi, jeudi, vendredi 19h30, Samedi 13h30 et 19h30 Dimanche 13h30, Macbeth, traduction de A.Mnouchkine; théâtre du Soleil, Editions Théâtrales, 2014, en vente au point-librairie du Théâtre du Soleil.