Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil,

Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil, Bruno Tackels, collection Ecrivains

de plateau VI, Les Solitaires intempestifs, 189 pages, 2014.

Ce livre n’est ni une biographie de la troupe ni celle d'Ariane Mnouchkine et c'est tant mieux. Le livre de Bruno Tackels arrive à point nomme pour célébrer les 50 ans de la création du Théâtre du Soleil par Ariane Mnouchkine, en cette année 2014 de bouleversements graves tant dans le monde qu’en France suite aux récentes élections municipales. Ces bouleversements sont graves pour nous, qui que nous soyons et pas seulement pour quelques privilégiés qui sont dotés de capital culturel ou autre.

Il est bon de revenir sur le parcours et le cheminement de cette aventure sans nulle autre pareille. Aventure à plusieurs titres puisqu'il n'a pas été question pour la troupe de durer dans l'institution, il n'a pas été question de traverser le temps et ses soubresauts plus ou moins graves, plus ou moins dévastateurs, charriant toujours sur son passage des mouvements de populations, des mouvements de pensées et d'idées, modifiant les thèmes traités dans les textes qui composent les créations.

En d'autres termes, le Théâtre du Soleil est devenu au fil des années, un acteur essentiel qui a su allier art et engagement politique tant en France qu'à l'échelle internationale, avec une force et une conviction remarquables. « Qu'il s'agisse de mai 68, du sang contaminé, des sans-papiers, des intégrismes, qu'il s'agisse de se rendre aux quatre coins du monde en Chine, au Tibet, en Inde, au Japon, ou en Afghanistan pour affiner, apurer sa connaissance de ces théâtres anciens si vivants, si parlants, si vivaces qui font dire à Ariane que les spectacles « sont en train d'arriver » précise l'auteur. Elle (c’est tout à la fois La compagnie, Ariane ou la troupe «qui a charge d’âme, qui veille sur nous»)a su en tirer de quoi composer une méthode unique de travail, à partir d'observations, d'expérimentation, d'écoute et d'échanges.

 D’un bout à l’autre, des citations d'Ariane Mnouchkine méritent de s'y attarder, de se délecter de son savoir qui semble simple, de son regard, de son quotidien qui ne se démarque pas du Soleil : Comment le pourrait-il ? Comment le pourrait-elle ? Le Soleil est une maison, un abri, un manège, une campagne, un caravansérail, un orchestre, une famille, une auberge, une utopie réalisée et réalisable, un foyer ardent, une école, une bataille, une invitation permanente, une incitation à penser, à aimer, à combattre et à se défendre.

 « L'appel du monde, l'appel de l 'écriture »

 L'auteur commence par définir ce que recouvre la notion « d'écrivains de plateau », qui porte le nom de la collection chez l'éditeur, donnant lieu à cinq volumes précédents.

Deux protocoles se complètent selon B. Tackels, « l'écriture de plateau suppose un lecteur de plateau », qui fait place à la lecture même de l'artiste, c'est à-dire l'écriture fabriquée à partir de lui ; Est-ce que ce qui sera écrit sera conforme, sera lisible par l'acteur de la scène ?

Pour le Théâtre du Soleil, Hélène Cixous est l'écrivain, l'essayiste, côtoyant les plus grands philosophes tel que Jacques Derrida, qui a cette charge et inaugure une nouvelle page. En effet, Ariane Mnouchkine passait par les textes anciens, puis l'écriture du plateau pour atteindre la création collective. Pour atteindre est le mot juste parce que tout est cheminement, traversée, effort et travail pour atteindre cette libération qu'est la création chaque soir recommencée, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre comme dirait le poète, et comme le dit Ariane Mnouchkine. «s’il n’y a pas en nous un peu du trésor de l’enfance préservée, il n’y a pas de crédulité, d’enchantement, d’enthousiasme - l’enthousiasme, c’est tout sauf bête, l’enfance c’est la capacité de s’enthousiasmer, se laisser envahir…..par les dieux….».

Le livre de Bruno Tackels, grand amoureux du Théâtre du Soleil, de la troupe, de son parcours, d'Ariane et son regard hors-normes (comment ne pas l'aimez ?) fait l'effet d'une lettre d'amour qui se partage avec élégance et fraternité. Bien documenté il nous fait entrer dans cet univers par toutes les portes réelles et symboliques.

D'ailleurs, il suffit de lire les lettres d’informations envoyées aux publics et institutions pour comprendre que c’est Ariane qui nous écrit, Ariane et ses proches, que chaque mot est adressé à un ami, à une amie.

Pour avoir une lecture complémentaire, je recommande la lecture du merveilleux livre de Guy Freixe La Filiation Copeau, Lecoq, Mnouchkine, paru aux Éditions de l’Entretemps en 2014.

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Addenda : Des vœux comme une impérieuse nécessité du chantier des chantiers.

 Ce sont les siens bien sûr, formulés en ce début d'année 2014 comme une intuition, comme un désir, comme « un rêve modeste et fou », qu'il ne fallait surtout pas taire, qu'il fallait nous livrer, nous dire, nous transmettre, nous donner comme une injonction, un avertissement, une urgence suprême. C'est qu'il faut nous parler sur ce ton, nous autres les êtres en attente de changement, en attente d'advenir, en attente de passer de l'autre côté de la rive pour un changement de société radical, enfin !

J’aimerais revenir sur ceux d'Ariane Mnouchkine effectués sur un site rencontré au hasard si l'on peut dire, et ce texte est fondamental, n'a jamais été autant d'actualité, n'a jamais eu autant d'acuité à se demander si celle qui a écrit ce texte n'est pas l'oeuvre d'une clairvoyante, pour ne pas dire une voyante, une sensitive, une restée proche de l'enfance, de ses possibles avec des antennes invisibles mais visibles pour ceux et celles qui y croient.

Ariane Mnouchkine souhaite « d'abord une fuite périlleuse et ensuite un immense chantier», fuir en premier lieu « cette tristesse gluante, cette vase venimeuse, faite de haine de soi, de haine de l’autre, de méfiance de tout le monde…..».

Une fois cette étape franchie,  Ariane « nous souhaite un chantier, un chantier colossal, pharaonique, himalayesque, inouï, surhumain parce que justement totalement humain. Le chantier des chantiers.

Et d'ajouter qu'être consultés de temps en temps ne suffit plus. Plus du tout. Déclarons-nous tous, responsables de tout.

Car l 'Etat, en l'occurrence, c'est nous.

(...) Et surtout, surtout, disons à nos enfants qu'ils arrivent sur terre quasiment au début d'une histoire et non pas à sa fin désenchantée,

(...) quel plus riche héritage pouvons-nous léguer à nos enfants que la joie de savoir que la genèse n 'est pas encore terminée et qu'elle leur appartient».

(Extrait des vœux parus sur le site etienne.chouard.free .fr).

Comment se fait-il qu'elle dit des choses qui nous ressemblent, qu'elle exprime des pensées qui sont font partie de nous, qu'elle nous encourage et nous porte ? Réalisons  ces vœux si simples, si accessibles, si forts à la fois.

Elle et nous, sommes faits de la même argile, du même sang, de la même eau claire et fraîche, depuis toujours, depuis le début des temps et comme nous l'aimons, couvrons-la de cet amour, soyons là pour elle, soyons là pour le Soleil et disons-lui chaque jour Soleil, je viens te saluer pour la première fois afin d’entrer dans Le chantier des chantiers.