Femme non-rééducable, texte Stefano Massini, mise en scène Arnaud Meunier

Femme non-rééducable, texte Stefano Massini, mise en scène Arnaud Meunier 

Avec un titre qui sonne comme une sentence, on est encore très loin de l'abjecte violence qu'un pays telle que la Russie puisse exercer sur ses voisins, ses administrés, ses intellectuels.

Anne Alvaro joue Anna Politkovskaïa, Régis Royer les rôles masculins et avec Régis Huby, dont on pense par moments qu’il y a plus d’un musicien. Et cela suffit pour faire multitude. Arnaud Meunier ne pouvait pas mieux élire, mieux choisir pour incarner ce texte puissant.

D’abord il y a la Tchétchénie, face brûlée de la Russie, toutes deux en guerre depuis deux siècles. La Tchétchénie dit Stefano Massini, « est une motte de terre, aride, jetée entre deux flaques d’eau(…) agrippée aux rives du Terek, terre inquiète, la Tchétchénie, comme son fleuve, terre insoumise, elle ne veut ni chef, ni autorité (….) aujourd’hui encore le salut que les gens s’échangent dans la rue c’est la liberté soit avec toi, Marcho doryi la, Liberté que personne ici, n’a jamais connu. En 10 ans ¼ de la population a été  exterminée »

De 1986 à 2005, de la perestroïka à l’avènement de Ramzan Kadyrov à la tête d’une milice importante, le texte de Stefano Massini s’appuie sur le quotidien de la journaliste lorsque se rendant en Tchétchénie, elle témoigne de la politique de nettoyage ethnique dans cette région du monde plombée par la censure, le silence, la corruption et la mort. Sans tomber dans une « béatification laïque » mais tenter par ce témoignage de comprendre la mission que s’est donnée cette femme, seule contre la répression des bulldozers aveugles.

« La voix de celle qui observe et raconte. Qui voit et qui dit ».

Que savons-nous sur cette femme, « deux yeux et un stylo », cette journaliste à Novaïa Gazeta et écrivain russe, cette militante des Droits de l’Homme, critique de la politique de V. Poutine et avant lui celle de B. Eltsine, Anna Politkovskaïa, avant qu’elle ne soit assassinée le 7 octobre 2006 en rentrant chez elle, dans l’ascenseur qui la conduisait à son appartement ?

On entend alors la comédienne décrire et détailler comment se déroulent les journées de la journaliste à Grozny pour interviewer quelque responsable afin de rendre compte de la réalité du conflit tchéchène. Cela commence en listant les problèmes auxquels elle est confrontée : pas d’électricité, pas d’eau, pas de réseaux sur les portables, rien ou si peu à manger, sans oublier la multitude des checks points, les couvre-feux, la drogue, la horde de chiens errants la nuit, les viols, le viol qui est « légal et par tradition tchéchène, les femmes sont abandonnées par leurs familles et leur mari ».

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Photo J.-Louis Fernandez

Et puis il y a cette musique du violon électro-acoustique, étrange, rarement entendue, fascinante et douloureuse à la fois. Et puis il y a ce dispositif scénique lumineux qui joue avec les atmosphères, la mise en abîme, qui joue avec la les ombres et la géométrie apportant parfois un peu de douceur mais de courte durée.

A 47 ans, je suis fatiguée, pas apeurée, je suis fatiguée d’expliquer à mes enfants pourquoi je passe la nuit en taule, fatiguée de penser que l’information libre ici, n’existe plus, 90 % des journalistes en Russie travaillent pour le pouvoir, quand tu travailles pour eux, tu n’es plus journaliste, tu es porte-parole…. ».

Anna Politkovskaïa en est morte et son crime est resté impuni. D’autres s’y ajoutent, dans un empilement macabre de sang, de cendres et de peines, jeté à la face de notre monde, pour montrer qui est le maître aux puissances qui nous gouvernent.

Dans le parcours d’Arnaud Meunier, metteur en scène et actuel directeur du CDN de Saint-Etienne, ce texte tout comme Chapitres de la chute, Saga des Lehma Brothers du même auteur, est très différent de ce qu’il a pu mettre en scène .En effet, après sa démarche de continuateur de Michel Vinaver, du metteur en scène en France et au Japon de l’auteur Japonais Oriza Hirata, son travail avec les adolescents pour les 20 ans du 11 septembre 2001 sur le texte de Vinaver précisément, il ne cesse d’évoluer et de se projeter comme citoyen du monde engagé et « poète de la réalité». Il nous donne à réfléchir, il nous donne « les armes de la poésie ».

Femme non-rééducable,de Stefano Massini, aux Editions de L'Arche, Traduction: Pietro Pizzuti. Mise en scène, Arnaud Meunier. Avec Anne Alvaro, Régis Royer et Régis Huby, jusqu’au 28 mai 2014, Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin 75018 Paris Métro Anvers Tél : 01 46 06 49 24  www.theatre-atelier.com.