Les tribulations d’une étrangère d’origine, de et par Elizabeth Mazev

Les tribulations d’une étrangère d’origine, de et par Elizabeth Mazev

d’après Mémoire pleine, Les solitaires intempestifs, 96 p, 2011, collection bleue.

L’an dernier, Jean-Pierre Thibaudat m’avait recommandé d’aller voir ce spectacle à Théâtre Ouvert, qu’il avait bien apprécié. Sur le coup, je n’avais pas tout à fait compris pourquoi il m’avait conseillé ce spectacle. En ce moment au Théâtre du Lucernaire, il est proposé tous les soirs quasiment à guichets fermés. Il y a eu tant d’articles, d’éloges, de compliments, de louanges et d’applaudissements justifiés dans la presse écrite, radio et autre, c'est impressionnant ! Ce n’est que maintenant que je comprends et je lui envoie un grand merci.

« Bulgarie, ma tragédie »

Elle arrive sur scène avec valises, bonnet et nattes blondes : Elisabeth Mazev, comédienne de talent au visage avenant et doux, distille une joie de vivre. Elle est drôle sans forcer, espiègle, son sourire est partie intégrante de son visage, elle fait le tour de sa vie et nous tournons avec elle parmi les souvenirs déposés de ses valises. « Je comprends tout ce que mes parents et mon frère disent en bulgare et je réponds en français» (p 13).Que d’enfants d’immigrés disent cela où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent !

Et ces chansons enfantines à jamais oubliées jusqu’au bout de la vie comme une langue enfouie qui vous hante. La grand-mère au diminutif affectueux de Baba Lova lui apprend l’alphabet en chantant, lui perce les oreilles avec une aiguille et un fil comme les petites harkis, ses voisines (p 19) « ça nous rapproche » dit-elle. Elle est drôle sans forcer, espiègle, son sourire est partie intégrante de son visage, elle fait le tour de sa vie et nous tournons avec elle parmi les souvenirs déposés de ses valises. La mère a du mal avec le R qu’elle roule sans cesse, cet accent chantant qui ne la quittera pas, d’ailleurs ne dit-elle pas « qu’elle a mal aux mâchoires à force de parler français » et la prononciation qui s’impose. Ses parents ont fui la Bulgarie, « le pays satellite le plus fidèle de l’Union soviétique » et se sont installés dans le sud de la France. La famille écoute souvent cette chanson du pays et la chante aussi : « Ma tragédie, c'est toi ma Bulgarie/En rêve, j'y reviendrai toute ma vie» (p26-27).

Toute sa vie durant, Elisabeth Mazev s’est sentie une « intruse » c’est-à-dire « ni tout à fait bulgare, ni franchement française ».Et voilà, tout est dit de cet entre-deux si inconfortable que tous connaissent dès lors que l’on vient d’ailleurs, y compris si c’est d’une autre région au sein d’un même pays. Elizabeth parle le bulgare depuis toute petite mais on dit d’elle qu’elle a un accent, mieux on la fait parler en bulgare pour entendre son accent. Adulte, elle maîtrise parfaitement sa langue d’origine et nous régale l’oreille et la vue par le film défilant au dessus de la scène qui traduit en français ou écrit en bulgare. En grandissant, elle se rend l’été en Bulgarie, retrouve ses inséparables cousines et « goûte aux joies du communisme où pendant un jour par semaine on nettoie son quartier avec ses voisin…, on prépare les conserves de l’hiver…» (p 37).

La comédienne narre les épisodes de l’enfance avec bonheur, elle se tient épaules haussées, tête penchée avec un large sourire comme une petite fille. « Mon père parle le moins possible en tendant les passeports à la douane », il craint toujours de mauvaises surprises comme être refoulé du pays, conduisant sa voiture pleine à craquer de cadeaux pendant plusieurs jours en se « nourrissant de café et de cigarettes ». Heureusement cela n’arrivera pas, à la faveur d’un douanier conciliant qui adore les savons Lux pour sa femme et autres produits de la société de consommation capitaliste considérés comme le summum de la réussite. Sur la couverture du livre, photo personnelle d’Elizabeth enfant, son regard déjà bien droit, sa bouille souriante devant la voiture paternelle chargée à bloc, immatriculée en lettres cyrilliques.

Mémoire pleine (suivi de) L'Artiste maudit

« Nommer l’être, me fait être » Julia Kristeva

Elle devient comédienne en France, retourne en Bulgarie tous les dix ans ou presque, contacte le théâtre national de Sofia, rencontre les artistes, tous septuagénaires comme le pays c’est-à-dire, usés, atones, vidés de toute substance artistique ou intellectuelle. Dans la Bulgarie libérée, « Ionesco ou Beckett ne sont traduits que depuis dix ans ».C’est tout dire.

Le moment où elle se rend en Bulgarie avec son mari, se fait passer pou une touriste et doit donc régler en devises dans l’hôtel où elle descend résonne chez tous les étrangers .En effet, la réceptionniste parle devant elle en bulgare et prétend que ceux qui ont émigré sont plein d’argent, prétexte à ne pas rendre la monnaie de la note (p52). Évidemment Elizabeth explose en bulgare et la scène devient terrible et drôle à la fois.

Comme tous les étrangers hors de chez eux, elle cherche à rencontrer des compatriotes en France mais cela ne marche pas ; «Je les reconnais de loin à leurs chaussures» (p 48). L’unité n’est pas de mise, il y a une forme d’évitement, tout le monde se méfie, ne fait pas confiance, comme un lien qui s’est distendu avec l’éclatement du bloc de l’Est. Pourtant elle aime sa langue, «dès qu'elle entend parler bulgare, je passe mon chemin le cœur gros ».

L’occupation ottomane, le régime totalitaire impulsé de l’ancienne URSS, l’émigration, ont eu raison des rapports sociaux qui fonctionnaient sur le sens de la famille, la fête et le partage: « En Bulgarie, tout se décide toujours avec une table bien garnie et des verres pleins ».

Se faire accepter des deux côtés est impossible, il faut avoir du vécu pour le savoir et l’admettre. Il en faut du temps, beaucoup de temps pour se forger une personnalité qui accepte ce que l’on est, une identité qui comprend, qui malaxe les composantes culturelles pour se transformer et qui devra tout affronter dans la vie y compris les enfants qui demanderont à apprendre la langue natale de la mère (p77). Comme une boucle qui reprend son point de départ, comme un imaginaire qui se défait et se refait à l’infini.

 

Saluons la finesse et la complicité extrêmes de François Berreur, qui par sa mise en scène a le don de nous rapprocher tous autant que nous sommes, dans la salle, dans la rue, dans la vie. Ce spectacle fait du bien, beaucoup de bien, nous nous incite à garder confiance en soi et c'est immense.

 

Tribulations ou parcours de vie comme tout le monde hérissé de choix à faire, de souvenirs, de désirs, d’erreurs et de réparations, de vrai et de moins vrai, de perte et de force, de tendresse et de rugosité :

« Il y a ce que les parents racontent, et il y a ce dont on se souvient. Il y a aussi ce dont on croit se souvenir ou dont on se souvient par les autres. Il y a ce qu’on ne veut pas oublier et ce qu’on voudrait ne pas avoir connu. Il y a la patrie commune, et la patrie imaginaire. Il y a ce qu’on s’approprie et ce qu’on nous lègue de force. Chaque histoire est banale mais toute histoire est singulière. On écrit sa légende personnelle, on tisse son histoire minuscule, on arrange sa vie comme on arrange un bouquet ».Extrait du livre Mémoire pleine.

Djalila Dechache

 

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris. Métro Raspail Jusqu’au 9 mars 2014 à 20 h et le dimanche à 15h. Tél: 01 45 44 57 34