lundi, mars 17 2014

Nous n'irons pas ce soir au paradis

Nous n'irons pas ce soir au paradis / Serge Maggiani raconte l'Enfer de Dante / Reprise

Fasciné par la langue de Dante et sur une idée de Valérie Dreville, Serge Maggiani amorce ce projet dès 2008 à Avignon. Que savons-nous de cet auteur, poète et homme politique du XIII ème siècle florentin ? Entre texte et remarques personnelles, Serge Maggiani, tout en retenu même si ce sont ses pieds et ses mains qui s'expriment, livre l'essence de cette œuvre sublime et méconnu.

Il commence par des fragments de vie de Dante à Florence, dans une Italie agitée, ses papes intrigants, dont Boniface VIII assez inventif dans ce registre, l'invention de La femme en Béatrice, la poésie « je ferais s'enamourer les gens »dit Dante. Son Italie qu'il quittera à jamais suite à son bannissement et son exil forcé, comme le latin qu’il laissera au profit de l’italien.

« Etre en enfer c'est être en enfer du paradis de la littérature ».

C'est ce que se dit Serge Maggiani, puis il évoque le pain de toscane qui n'est pas salé, il s'appelle choc-co ; en Italie on mange du pain comme on mange de l'histoire dit le comédien.

Serge Maggiani prédit que c'est peut-être le message de toute son œuvre, il tutoie, il désigne le lecteur Dante invente le présent. Dante est dans un état de rêve éveillé, il fait le parallèle avec la démarche de Marcel Proust, c'est osé, il fallait le faire et le cite : « Longtemps je me suis réveillé de bonne heure ». Comme Dante avait la peau sombre, on croyait que l'enfer l'avait brûlé et qu'il en était revenu, comme Dante, Serge Maggiani tutoie le public, le spectateur, créant ainsi un rapport particulier de proximité.

Un autre passage saisissant demeure dans la symbolique du nombre 9, ses variantes et multiples comme la rencontre de Béatrice et Dante se fait lorsqu'elle a 9 ans, elle apparait au 73 ème vers du XXX ème chant du Purgatoire. Le XXX ème chant dont 30 est le nombre parfait, est précédé de 63 chants (6+3=9), suivi de 36 chants .......

photo Prima-donna

C'est très difficile de narrer ce spectacle bilingue qui n'en est pas un, ce texte est inclassable,certainement pas à confiner dans les rayons de la poésie comme l'exemplaire que j'ai acheté dans uns grande surface dédiée aux livres.Comment se fait-il que personne avant lui n'a évoqué Dante de cette manière aussi juste, forte, indispensable ?

la proposition de Maggiani entre voyage initiatique de retour aux sources dans son Italie natale réinventée ne laisse personne indifférent.

L'important est de sentir et de ressentir ce que fait d'entendre et de voir ce texte, porté par Serge Maggiani qui plutôt sérieux de nature, se laisse tour à tour devenir un enfant italien, un sage, un poète, totalement illuminé par Dante, cet homme infiniment homme du XIII ème siècle.

« Retrouver Dante m’est devenu nécessaire (...) le théâtre, c'est quelque chose qui se vit ensemble ».Serge Maggiani.

Et comme si cela ne suffisait pas avec tout ce qui a été donné, le spectacle se termine sur une citation de Pasolini sur l’enfer et un extrait de film où Sylvana Mangano, considérée avec Dante comme les symboles de l’Italie, se tortille en chantant une chanson assez simplette.

 

Nous n’irons pas ce soir au paradis du 26 mars au 11avril à 18 h

Serge Maggiani raconte l'Enfer de Dante / Reprise Textes La divine comédie de Dante, l'Enfer, chants I et V, Commentaires Serge Maggiani, Collaboration Valérie Dreville.


 Théâtre des Abbesses 31 rue des Abbesses 75018 Paris Métro : Pigalle

Réservations : 01 42 74 22 77.


vendredi, mars 14 2014

Les ponts & Palais de glace, diptyque de Tarjei Vessas, mises en s cène de Stéphanie Loïk

Les ponts & Palais de glace, diptyque de Tarjei Vessas, mises en s cène de Stéphanie Loïk

Par Djalila Dechache

 

C’est l’automne.

On l’entend, c’est lui le premier personnage, on le sent venir peu à peu prendre l’espace embrumé, se répandre dans nos yeux et nos têtes. Il arrache l’air, il arrache tout sur son passage. Il devient assourdissant tel un avion au décollage. « Il y a un vent lancinant qui vient de loin » dit l’un des personnages.

Il y a le vent, il y a l’eau, il y a une forêt et deux jeunes gens, Thorvil et Aude, « sa seule vraie camarade, ils avaient pourtant conscience de se plaire », voisins depuis toujours dans une maison identique. « Tous deux évitaient tout ce qui aurait pu les engager » jusqu’au jour où l’enfance est rompue ; c’est Aude qui découvre près du pont, l’endroit où est enterré un enfant, un nouveau-né « caché sous une misérable couverture de brindilles noircies ».

« Cette histoire doit rester entre nous » dit –elle. « Dans la mesure de nos moyens », dit Thorvil. Comme ces remarques simples et belles, traduisent une maturité certaine et des deux côtés !

Arrive le troisième personnage qui va rompre l’équilibre. C’est Valborg, un nom à sonorité masculine, jeune femme perdue qui leur dit ce qu’elle a fait, tiraillée entre passé et avenir.

 

Peinture Doune Tissot

 

« Le pont flottant des songes »

 

Les comédiens ne se déplacent pas, ils se meuvent : leurs gestes, leurs corps, ralentis, décomposés, non comme des automates, mais pour imbriquer le temps, la nature de ce temps particulier qui vient faire contre-point avec le vent. Chaque pas ou chute à son importance. Ces deux éléments font résonner une présence inhabituelle. En effet, vent, temps, jeu de lumière, ombres portées, un chien au loin, gémissements, ressac de la mer déchaînée comme un océan sans rivage se mêlent et se traversent. On est totalement pris dans une atmosphère d’étrangeté sans nulle autre pareille. Dans la salle du théâtre de l’Atalante, tout devient théâtre, cirque, chant, poésie, voix, arabesques, lenteur, songes, apesanteur presque….

La démarche et l’univers de Stéphanie Loïk sont remarquables d’inventivité, de créativité, de direction de comédiens-circassiens mis au service de cette écriture si mal connue, mis à part pour Claude Régy qui a déjà exploré l’oeuvre de Tarjei Vesaas (1897-1970) poète, dramaturge et romancier norvégien.

Le thème de la jeunesse grandie trop vite, les forces vives et présentes de la nature, la vie qui pousse malgré tout, cela renvoie à notre violente réalité la plus proche même si l’auteur a composé un texte chargé de symbolisme. Et tout d’abord par son titre, Les ponts, qui évoque un bon nombre de situations propres ou figurées. L’automne aussi, métaphore du changement, de l’inquiétude est si présent dans cette contrée qui semble sans été.

Stéphanie Loïk a travaillé avec trois acteurs et deux circassiens, tous jeunes et avec l’école Fratellini Son spectacle réunit deux domaines qui ne se parlaient pas ou si peu. Aujourd’hui, on ne regardera plus comme avant les circassiens et autres artistes du cirque. En plus de leurs aptitudes et prouesses physiques, ils savent faire passer toutes les émotions au service d’un texte.

Les ponts, de Tarjei Vesaas

Adaptation et mise en scène de Stéphanie Loïk

Avec Najda Bourgeois, Marie Filippi, Maxime Guyon, Bastien Dausse (acrobatie) et Mariotte Parot (cerceau), apprentis circassiens de l’Académie Fratellini.

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin 75018 Paris tél 01 46 06 11 90, métro Anvers, Les ponts (création) & Palais de glace (reprise) jusqu’au 24 mars, puis à l’Anis Gras Arcueil 10 au 12 avril, tél 01 49 12 03 29.

lundi, mars 3 2014

Les tribulations d’une étrangère d’origine, de et par Elizabeth Mazev

Les tribulations d’une étrangère d’origine, de et par Elizabeth Mazev

d’après Mémoire pleine, Les solitaires intempestifs, 96 p, 2011, collection bleue.

L’an dernier, Jean-Pierre Thibaudat m’avait recommandé d’aller voir ce spectacle à Théâtre Ouvert, qu’il avait bien apprécié. Sur le coup, je n’avais pas tout à fait compris pourquoi il m’avait conseillé ce spectacle. En ce moment au Théâtre du Lucernaire, il est proposé tous les soirs quasiment à guichets fermés. Il y a eu tant d’articles, d’éloges, de compliments, de louanges et d’applaudissements justifiés dans la presse écrite, radio et autre, c'est impressionnant ! Ce n’est que maintenant que je comprends et je lui envoie un grand merci.

« Bulgarie, ma tragédie »

Elle arrive sur scène avec valises, bonnet et nattes blondes : Elisabeth Mazev, comédienne de talent au visage avenant et doux, distille une joie de vivre. Elle est drôle sans forcer, espiègle, son sourire est partie intégrante de son visage, elle fait le tour de sa vie et nous tournons avec elle parmi les souvenirs déposés de ses valises. « Je comprends tout ce que mes parents et mon frère disent en bulgare et je réponds en français» (p 13).Que d’enfants d’immigrés disent cela où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent !

Et ces chansons enfantines à jamais oubliées jusqu’au bout de la vie comme une langue enfouie qui vous hante. La grand-mère au diminutif affectueux de Baba Lova lui apprend l’alphabet en chantant, lui perce les oreilles avec une aiguille et un fil comme les petites harkis, ses voisines (p 19) « ça nous rapproche » dit-elle. Elle est drôle sans forcer, espiègle, son sourire est partie intégrante de son visage, elle fait le tour de sa vie et nous tournons avec elle parmi les souvenirs déposés de ses valises. La mère a du mal avec le R qu’elle roule sans cesse, cet accent chantant qui ne la quittera pas, d’ailleurs ne dit-elle pas « qu’elle a mal aux mâchoires à force de parler français » et la prononciation qui s’impose. Ses parents ont fui la Bulgarie, « le pays satellite le plus fidèle de l’Union soviétique » et se sont installés dans le sud de la France. La famille écoute souvent cette chanson du pays et la chante aussi : « Ma tragédie, c'est toi ma Bulgarie/En rêve, j'y reviendrai toute ma vie» (p26-27).

Toute sa vie durant, Elisabeth Mazev s’est sentie une « intruse » c’est-à-dire « ni tout à fait bulgare, ni franchement française ».Et voilà, tout est dit de cet entre-deux si inconfortable que tous connaissent dès lors que l’on vient d’ailleurs, y compris si c’est d’une autre région au sein d’un même pays. Elizabeth parle le bulgare depuis toute petite mais on dit d’elle qu’elle a un accent, mieux on la fait parler en bulgare pour entendre son accent. Adulte, elle maîtrise parfaitement sa langue d’origine et nous régale l’oreille et la vue par le film défilant au dessus de la scène qui traduit en français ou écrit en bulgare. En grandissant, elle se rend l’été en Bulgarie, retrouve ses inséparables cousines et « goûte aux joies du communisme où pendant un jour par semaine on nettoie son quartier avec ses voisin…, on prépare les conserves de l’hiver…» (p 37).

La comédienne narre les épisodes de l’enfance avec bonheur, elle se tient épaules haussées, tête penchée avec un large sourire comme une petite fille. « Mon père parle le moins possible en tendant les passeports à la douane », il craint toujours de mauvaises surprises comme être refoulé du pays, conduisant sa voiture pleine à craquer de cadeaux pendant plusieurs jours en se « nourrissant de café et de cigarettes ». Heureusement cela n’arrivera pas, à la faveur d’un douanier conciliant qui adore les savons Lux pour sa femme et autres produits de la société de consommation capitaliste considérés comme le summum de la réussite. Sur la couverture du livre, photo personnelle d’Elizabeth enfant, son regard déjà bien droit, sa bouille souriante devant la voiture paternelle chargée à bloc, immatriculée en lettres cyrilliques.

Mémoire pleine (suivi de) L'Artiste maudit

« Nommer l’être, me fait être » Julia Kristeva

Elle devient comédienne en France, retourne en Bulgarie tous les dix ans ou presque, contacte le théâtre national de Sofia, rencontre les artistes, tous septuagénaires comme le pays c’est-à-dire, usés, atones, vidés de toute substance artistique ou intellectuelle. Dans la Bulgarie libérée, « Ionesco ou Beckett ne sont traduits que depuis dix ans ».C’est tout dire.

Le moment où elle se rend en Bulgarie avec son mari, se fait passer pou une touriste et doit donc régler en devises dans l’hôtel où elle descend résonne chez tous les étrangers .En effet, la réceptionniste parle devant elle en bulgare et prétend que ceux qui ont émigré sont plein d’argent, prétexte à ne pas rendre la monnaie de la note (p52). Évidemment Elizabeth explose en bulgare et la scène devient terrible et drôle à la fois.

Comme tous les étrangers hors de chez eux, elle cherche à rencontrer des compatriotes en France mais cela ne marche pas ; «Je les reconnais de loin à leurs chaussures» (p 48). L’unité n’est pas de mise, il y a une forme d’évitement, tout le monde se méfie, ne fait pas confiance, comme un lien qui s’est distendu avec l’éclatement du bloc de l’Est. Pourtant elle aime sa langue, «dès qu'elle entend parler bulgare, je passe mon chemin le cœur gros ».

L’occupation ottomane, le régime totalitaire impulsé de l’ancienne URSS, l’émigration, ont eu raison des rapports sociaux qui fonctionnaient sur le sens de la famille, la fête et le partage: « En Bulgarie, tout se décide toujours avec une table bien garnie et des verres pleins ».

Se faire accepter des deux côtés est impossible, il faut avoir du vécu pour le savoir et l’admettre. Il en faut du temps, beaucoup de temps pour se forger une personnalité qui accepte ce que l’on est, une identité qui comprend, qui malaxe les composantes culturelles pour se transformer et qui devra tout affronter dans la vie y compris les enfants qui demanderont à apprendre la langue natale de la mère (p77). Comme une boucle qui reprend son point de départ, comme un imaginaire qui se défait et se refait à l’infini.

 

Saluons la finesse et la complicité extrêmes de François Berreur, qui par sa mise en scène a le don de nous rapprocher tous autant que nous sommes, dans la salle, dans la rue, dans la vie. Ce spectacle fait du bien, beaucoup de bien, nous nous incite à garder confiance en soi et c'est immense.

 

Tribulations ou parcours de vie comme tout le monde hérissé de choix à faire, de souvenirs, de désirs, d’erreurs et de réparations, de vrai et de moins vrai, de perte et de force, de tendresse et de rugosité :

« Il y a ce que les parents racontent, et il y a ce dont on se souvient. Il y a aussi ce dont on croit se souvenir ou dont on se souvient par les autres. Il y a ce qu’on ne veut pas oublier et ce qu’on voudrait ne pas avoir connu. Il y a la patrie commune, et la patrie imaginaire. Il y a ce qu’on s’approprie et ce qu’on nous lègue de force. Chaque histoire est banale mais toute histoire est singulière. On écrit sa légende personnelle, on tisse son histoire minuscule, on arrange sa vie comme on arrange un bouquet ».Extrait du livre Mémoire pleine.

Djalila Dechache

 

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris. Métro Raspail Jusqu’au 9 mars 2014 à 20 h et le dimanche à 15h. Tél: 01 45 44 57 34

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