vendredi, juillet 3 2015

Le mariage de Maria Braun

Le mariage de Maria Braun, Rainer .Werner Fassbinder, mise en scène Thomas Ostermeier, Théâtre de la Ville, Paris.

 

Comment passer une très bonne soirée ? Cela se passe, au Théâtre de la Ville avec Le mariage de Maria Braun signé de Thomas Ostermeier !

On se souvient tous du film de Rainer.Werner Fassbinder de 1979, porté par une Hanna Schygulla radieuse en femme de poigne dans un monde d’hommes de guerre, de pouvoir, au cabaret……

Dans une lumière faiblarde, une musique insupportable faite pour la cruauté et la mort, (créée par Nils Ostendorf), l’échiquier des personnages est installé, fonctionnant déjà lorsque le public arrive dans la salle. Des vidéos projetées derrière un rideau transparent diffusent des images du peuple de l’Allemagne nazie.

 

 


Photo (C) Christophe Raynaud Delage

 

« De son destin personne ne s’enfuit ».

 

Et c’est bien là le drame de l’homme et de la femme à plus forte raison restée seule pendant que le mari part au front faire la guerre. Lorsque Maria se marie, elle le fait dans un fracas d’acier, de bombes, d’avions dans le ciel, de bruits et de poussière de l’Allemagne qui sombre dans le chaos.

Dans le petit appartement où elle vit avec sa mère et dont elle dit «  elle pleure mes larmes », Maria essaie de trouver des occupations, se retrouve dans un bar à soldats américains ; elle y rencontre Bill, un G.I noir qui la considère et la respecte. Enceinte de lui, elle cherche à se faire avorter par le médecin de famille.

Finalement elle perd l’enfant avant qu’il ne naisse. Elle parle de lui en le nommant « l’ange noir ». Cet ange noir n’est autre que Rainer Fassbinder.

Toute son œuvre est prémonitoire, novatrice, aborde sujets et thèmes avant-gardistes qui sont autant de réalités aujourd’hui.

Les trois hommes importants dans la vie de Maria Braun sont Hermann l’allemand avec lequel elle restera mariée un jour et une nuit. Il lui dira plus tard :

«  L’erreur des gens est de n’aimer qu’une personne ».

Puis arrive Bill et enfin Oswald, l’industriel français rencontré dans un train. Elle dirige les opérations professionnelles et affectives.

On y voit une partition éminemment politique entre le bloc de l’Est, Les Etats-Unis et la France, Maria joue sur les trois registres sans arrêt :

«  Je m’y connais en avenir, je suis spécialiste » ou « le jour je suis la petite main du capitaliste et la nuit j’utilise l’argent des masses laborieuses ».

 

Concert des nations, partition européenne.

 

La patte de Thomas Ostermeier est particulière. Elle est allemande et européenne .Directeur artistique de la Schaubühne de Berlin depuis 1999, il réalise un travail sans commune mesure.

 C’est un théâtre très particulier qui touche immédiatement. Fassbinder l’a voulu également ainsi et c’est ce qui attribue à son œuvre  une grande modernité aux questionnements sans fin.

 

Tout semble simple et facile dans ce salon banal, peuplé de fauteuils dépareillés. Côté cour, un dispositif de rideau transparent facilite les sorties et entrées des personnages. Ils sont cinq, quatre hommes qui joueront 27 rôles dont des rôles féminins et une femme, vertigineuse de présence pour le rôle titre. A la fois féminine et pleine de dureté.

 

Cela va très vite, pas d’interruption dans le cours de l’action, il suffit de retourner l’habit blanc pour que le comédien transforme son vêtement en blouse de médecin et ainsi de suite. Les comédiens sont Thomas Bading, Robert Beyer, Moritz Gottwald et Sebastian Schwarz. Ursina Lardi campe  le rôle de Maria Braun avec brio, élégance et justesse.

Sans oublier, une fois n’est pas coutume, à la scénographie Nina Wetzel, aux costumes Ulrike Gutbord et Nina Wetzel, à la dramaturgie Julia Lochte et Florian Borchmeyer et pour la vidéo, Sébastien Dupouey.

 

C’est aussi un plaisir sans équivalent de pouvoir entendre la langue de Goëthe et d’avoir sa traduction en simultané, ce qui nous rapproche au plus près de l’imaginaire germanique.

vendredi, avril 3 2015

Un métier idéal de et par Nicolas Bouchaud

Un métier idéal,  de et avec Nicolas Bouchaud, mise en scène Eric Didry

 

Au cours du mois d’avril 2015, deux spectacles en reprise « La Loi du marcheur » et « Un métier idéal », accompagnés d’une série de rencontrées mettent Nicolas Bouchaud à l’affiche du Carreau du temple à Paris.

 

Un métier idéal, au titre si évocateur de l’auteur britannique John Berger, trace la vie de John Sassal, chirurgien et médecin généraliste dans la campagne anglaise des années 60. Après deux mois d’observation et de dialogue avec le photographe Jean Mohr, le résultat est là, d’une force magnifique, d’une puissance sans pareille, mêlant plusieurs registres d’écriture. En effet, le docteur ne ménage ni son temps, ni son énergie, ni sa vie en somme pour servir sans cesse, pour accueillir et accompagner chaque patient. Lecteur de Freud, admirateur de Joseph Conrad, praticien infatigable, le docteur Sassal se construit un idéal entre sacerdoce, vocation c’est plus que certain, chemin d’empathie sur une voie qui lui est propre érigé en art.

 



©Photo Jean-Louis Fernandez.

 

C’est peu de dire qu’en soignant les patients, il se soigne lui-même en se posant les questions sur le temps, le sens de la vie, l’amitié, la destinée de l’homme. 

A la question : « John Sassal est-il un bon médecin parce qu’il guérit beaucoup de malades ? ». La réponse est simple et foudroyante : « non, parce qu’il répond au sentiment profond des malades en quête d’un sentiment de fraternité (…) il devient chaque malade en qui chacun peut se reconnaître ».

Nicolas Bouchaud arrive sur scène, livre à la main, public en train de s »installer….comme d’habitude, un pétard dans les cheveux, regard espiègle….lumières en salle et sur le plateau…..  « Aujourd’hui je voudrais avoir le temps de voir tout le monde….. ».Le spectacle est lancé, il parle du docteur dont «  les mains connaissent les corps », il a été appelé pour «  un arbre tombé sur un homme… ».

Le comédien marche au ralenti, il est tout entier dans le texte, corps et âme, tête et cœur, corps et gestes….Il ne dit pas le texte, il le vit, il l’incarne, le transpire, le métabolise en une prouesse ! Puis il se met à courir sur la scène, tourbillon, boucle, retour et départ en même temps.

Parfois, il parle au public comme dans la Loi du marcheur, on ne sait plus si c’est Nicolas Bouchaud qui parle ou son personnage …

Il y a aussi un décor remarquable : une toile peinte en noir et blanc censée illustrer le paysage familier de John Sassal. Au fur et à mesure de la lumière sur la scène, la toile évolue subrepticement, et l’on voit de plus en plus clairement la maison ou le dispensaire du docteur, éclairé dans la nuit. C’est saisissant. Cela se fait sans que l’on y prenne garde, à notre insu, le réel du monde du médecin devient de plus en plus présent.

 

Et puis il y a les extraits de pièces jouées par Nicolas Bouchaud qui reviennent le visiter (La vie de Galilée, Le roi Lear), comme un parallèle « idéal » avec le médecin : on se dit alors que le comédien, le poète aussi ont un métier idéal, qui tout comme le médecin, peut sauver âmes et  corps malades…..« La poésie c’est comme un soin, il faut respirer ».

Ultime cadeau du comédien : chaque soir il fait monter sur scène une personne, lui donnant à lui et à nous, une leçon de texte, une leçon de respiration avec la tirade d’Edgar dans le roi Lear : « Tout compte fait, il est préférable d’être ouvertement méprisé que de l’être sous couvert de flatterie….alors bienvenu air impalpable que j’embrasse ….. ».

Et nous, nous disons à Nicolas Bouchaud merci, merci de nous rappelez ce soin de respirer avec Shakespeare, avec vous, avec la beauté des êtres qui nous entourent, lointains ou proches afin de retrouver notre humanité.


 


Carreau du Temple

4 Rue Eugène Spuller, 75003 Paris
01 83 81 93 30 Métro Temple, République

31 mars au 18 avril 2015, en partenariat avec le Théâtre du Rond-Point des Champs-Elysées.

mardi, janvier 20 2015

« La vie, c'est comme une boîte de chocolats … » de et par Rachid Vegas.

« La vie, c'est comme une boîte de chocolats … » de et par Rachid Vegas.

image VEGAS.jpg

 

La vie c’est de la culture, de belles choses et de l’humour…..

Une profession de foi qui devrait être méditée dans les collèges et lycées de France et de Navarre parce que c’est avec ces éléments constitutifs que l’on devient citoyen du monde…..

Il s’appelle Vegas, Rachid Vegas……. retenez bien ce nom ainsi que le visage de cejeune humoriste bourré de talent et d’énergie, de fantaisie et de références cinématographiques, littéraires, au crâne lisse, la petite trentaine, grand amateur de tagadas et sucette choupis calée sur le rebord de la chaussette, noire la chaussette bien sûr, référence rock français oblige.

C’est que l’homme a de la ressource, non seulement en tchatche, il démarre au quart de tour, compose avec l’ambiance, tout dans la tête, c’est aussi un fin et sensible observateur de ses amis, de sa famille, (papa, maman, frérot et son copain le gitan).

Rachid Vegas a compris que sa manière de s’engager dans la vie, c’est avec la culture et l’humour : pas banal comme démarche quand on admire les Devos, Fernandel, Desproges et Coluche. Et la bonne musique.

Il est donc devenu humoriste, auteur et metteur en scène et ce n’est pas tout: il organise des événements en régions en dénichant de jeunes pousses au talent prometteur. Penser aux autres si tôt dans la profession c’est avoir une longueur d’avance et de La Classe….

Il est abonné à la culture, c’est un nouveau concept animé par ses soins et par les soirées passées à lire Beckett, Camus, Maalouf …….pris à la bibliothèque de son quartier.

Comme il est fasciné par Vincent, Vincent Van Gogh,  il en a fait un sketche hilarant surtout parce qu’il se met dans la peau de son copain gitan, au phrasé si rapide comme l’éclair, « fin connaisseur en gouache et de Monsieur Van ».

Le titre de son spectacle est emprunté au héros américain Forest Gump (un héros suicidaire est un héros qui se coupe les vannes) avec ses tirades culte dont celle qui donnera le titre de son spectacle : « Maman disait toujours, « la vie, c'est comme une boîte de chocolats : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ».

Sur scène Rachid Vegas n’a pas besoin de grand chose, un drap sur la tête et le voilà qui fait parler son lit (je suis un ancien lit superposé…. ) une éponge sur le chapeau et voilà que surgit Bob de son prénom,une chaise, une paire de lunettes, un foulard (la maman maghrébine à la logique imparable, carnet de notes en mains : « mon fils, tu te tapes un 4 en Français alors que tu es né en France » ) des cartons empilés pour la tribune d’un leader africain prônant « le Mafé libre » ( les groupes pharmaceutiques occidentaux nous envoient des maladies compliquées, ils ne nous envoient pas la migraine ou le rhume ) et les sketches déroulent leurs situations, souvent vécues dit-il.

Comme il a un petit côté espiègle et vif en toutes circonstances, il a bien vite remarqué que le public est composé majoritairement de filles et s’en réjouit avec sourire et clin d’œil de circonstance. C’est le public dans son intégralité qui a succombé au charme de Rachid Vegas qui sort de scène tel l’athlète comblé, en sueur après avoir tout donné.

Durant l’été 2013, il a partagé l’affiche aux Blancs Manteaux avec un autre humoriste, où il avait été sélectionné parmi 40 confrères. Cela lui a permis de se confronter avec succès à l’exigeant public parisien.

Il y a fort à parier que si Isabelle Nanty, chef d’orchestre des plus grands et découvreuse de talents, croise la route de Rachid Vegas ou l’inverse, cela produise une nouvelle étoile sur les scènes de France et d’ailleurs. Son rêve à lui étant de pouvoir tourner le spectacle et d’être jugé sur pièce.

Soyez donc à l’affût pour connaître son actualité.

Le Théâtre Popul’Air du Reinitas, café-théâtre, lieu d’émergence à la philosophie populaire au sens noble du terme créé en 2005 par Ricardo, est implanté dans le 20ème arrondissement entre Ménilmontant et Belleville. Chaque soir, un spectacle différent avec des spectacles d’humoristes et de conteurs, des expositions et des concerts. Il y a toujours une prise risque mais ici elle toujours favorable à l’artiste, dit Ricardo, lui-même comédien et metteur en scène.

La petite salle est propice au bon rapport scène-public. L’ambiance y est vraiment chaleureuse, le public est accueilli par une équipe aimable qui aiment les gens d’où qu’ils viennent .Il n’est pas vain de le signaler.

Et la meilleure façon de soutenir ce lieu est encore de s’y rendre, café et théâtre, afin de passer à coup sûr, un bon moment.

 

facebook.com/rachidvegas

Théâtre Popul’Airdu Reinitas

36 Rue Henri Chevreau

75020 Paris

Métro : Ménilmontant, Télégraphe ou Pyrénées

Tél: 01 46 36 74 15

mardi, novembre 25 2014

La direction d'acteurs dans la mise en scène contemporaine, Sophie Proust, collection Les voies de l'acteur, Editions de l'Entretemps, 533 pages, 2014.

La direction d'acteurs dans la mise en scène contemporaine, Sophie Proust, collection Les voies de l'acteur, Editions de l'Entretemps, 533 pages, 2014.

 

On pourrait penser qu'un ouvrage sur la direction d'acteurs est un égarement.Cet art sur un talent, une disposition de départ entretenus par une pratique de plusieurs années.Pourtant celui de Sophie Proust est plus que nécessaire et solidement travaillé.Ayant fait d'abord en 2002 l'objet d'une thèse de doctorat en Esthétique, Sciences et Technologie des Arts dirigée par Patrice Pavis, ce qui la propulsera dans l'enseignement supérieur.Tout d'abord à l'Université de Nice avant de devenir maître de conférences en Etudes Théâtrales à l'Université de Lille III ainsi qu'à Paris III et Paris VIII.C'est dire si elle a pu mettre en œuvre théorie et pratique d'autant qu'elle a suivi une formation de comédienne au Conservatoire de Grenoble.

Autant en cinéma, nous pouvons avoir des éléments de la direction d'acteurs et nous savons par exemple que tel cinéaste fait beaucoup de prises, tel autre ne donne que peu d'indications sur le personnage et la manière de l'incarner, autant en théâtre, la fonction reste nimbée de mystères pour le public qui voit une version finale qui est passée par moult essais et moult discussions.

La mémorable Direction d'acteurs de Jean Renoir avec et réalisée par Gisèle Braunberger, reste dans les esprits.

L'ambition de Sophie Proust était basée sur « une démarche méthodologique consistant a assister à un nombre conséquent de répétitions en tant qu'observatrice et confronter les observations avec des entretiens réalisés avec les metteurs en scène».

Très vite elle se rend compte des limites de la méthode et que la direction d'acteurs s'exerce au cours d'un travail d'ensemble, lors de son « orchestration générale », bien avant l'heure des filages.Elle s'est également confrontée à la difficulté des metteurs en scène à parler de leur pratique ce qui n'a pas facilité pas la tâche.Il y a une différence « entre le phénomène et le discours sur le phénomène » comme dans tout objet d'étude,ce qui ajoute une difficulté et non des moindres.

 

Finalement, Sophie Proust est passé au rôle de l'observateur neutre à celui de d'observateur participant comme assistante, participant au processus de création en quelque sorte par une immersion totale.Et d'ajouter que chaque spectacle en préparation offira des spécificités propres, échappant ainsi à toute simplification, à toute modélisation et à toute échelle de comparaison qualitative.Son travail a donc consisté à être le plus proche du metteur en scène ou du jeu des acteurs durant les répétitions, motivés d'enjeux différents.

 

L'ouvrage s'ouvre sur une préface très «pédagogique» signée du professeur Pavis qui prévient d'emblée que la direction n'existe pas dans la réalité et que l'intérêt que l'on y porte est arrivé par Antoine Vitez(1930-1990).En effet, dans son Théâtre des idées notamment, Vitez a pensé la formation, l'école, le comédien, pensée qui fait référence  en France et au-delà.

Patrice Pavis cite également Meyerhold « reliant miraculeusement en droite ligne auteur, acteur,metteur en scène et spectateur, et prétendant donc implicitement que les âmes toujours communiquent ».

En outre il donne en 1996 « l'unique définition officielle » de la direction d'acteur telle qu'on la trouve dans son dictionnaire du théâtre (Paris, Dunod, 1996, pp 93-95) : la direction d'acteur est la manière dont le metteur en scène-parfois rebaptisé directeur d'acteur-(…) conseille et guide ses acteurs, depuis les premières répétitions jusqu'aux réajustements pendant les représentations.Cette notion, à la fois floue et indispensable concerne la relation individuelle, personnelle autant qu'artistique, qui se tisse entre le maître d'oeuvre et ses interprètes : relation personnelle et souvent ambigüe qui ne vaut que pour le théâtre occidental, surtout réaliste et psychologique, où l'acteur recherche l'identité de son personnage à partir de lui-même(…).

 

Durant les quatre parties qui composent le livre, Sophie Proust a rencontré un bon nombre de metteur en scène préparant des créations de tout acabit et pour les festivals tel que celui d'Avignon par exemple, offrant ainsi une palette d'auteurs, de metteurs en scène, de comédiens, d'approches artistiques, de sensibilités et d'esthétiques tant en production, en exploitation des spectacles et en tournées pour sept productions qui ont fait l'objet de son étude de février 1997 à avril 1999, soit plus de 365 jours de présence.

Chronologiquement, il s'agit de de Nathan le Sage de Lessing, mise en scène de Denis Marleau, créé au 51 ème Festival d'Avignon dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, L'Eveil du Printemps de Wedekind, mise en scène de Yves Beaunesne au Quartz de Brest, Femmes de Troie de et mise en scène de Matthias Langhoff au Théâtre National de Bretagne,Wings on Rock de et mis en scène de Robert Wilson au Théâtre Gérard Philipe-CDN de Saint-Denis, Yvonne, Princesse de Bourgogne de Gombrowicz mise en scène de Yves Beaunesne au Quartz de Brest, la reprise de L'éveil du Printemps, création au Phénix de Valenciennes et Urfaust, tragédie subjective, adaptation de textes de Goethe et de Pessoa mis en scène de Denis Marleau à l 'Usine C de Montréal.

Des entretiens avec Matthias Langhoff qui se questionne sur l'importance et le poids du talent,Stéphane Braunschweig qui a dirigé l'école nationale de Strasbourg évoque la troisième oreille de l'acteur et François Chat, le plus jeune d'entre eux, assistant de Robert Wilson à deux reprises, formé à l'école nationale du cirque Annie Fratellini, complètent et clôturent l'ouvrage.

En définitive, la démarche de Sophie Proust permet de définir en profondeur le travail du metteur en scène en situation de création avec une équipe complète, comédiens et artistes.

De quoi dépend cette création d'acteurs? Le théâtre étant un art expérimental à base de recherche et de propositions, où la créativité et la sensibilité tiennent une grande place, le travail collectif de recherche sur le texte, d'improvisation sur le rendu d'interprétation, l'aura que peut le metteur en scène sur les comédiens, tous ces éléments non mesurables, non prévisibles reposent sur la caractéristique essentielle de cette activité au demeurant faite par et pour des hommes toujours en quête, toujours en questionnement.

 

Cet ouvrage devrait devenir une référence s'il ne l'est déjà, pour tous ceux qui s'intéressent au théâtre et à son devenir.

mardi, novembre 4 2014

KING KONG Théorie

KING KONG Théorie mise en scène de Vanessa Larré, assistée de Valérie de Dietrich pour l’adaptation du livre de Virginie Despentes, Editions Grasset 2006.

 

On n’entre pas dans le livre ou le spectacle par hasard.

 

Pourtant dès l’entrée de ce sympathique théâtre, des personnes âgées en petits groupes, des couples, plus nombreux, plutôt sexagénaires, des jeunes femmes aussi, c’est un public étonnant. Dans le hall d’accueil, assis sur un fauteuil, un homme dit à la femme qui l’accompagne : «  King Kong, c’est moi ! » sur un ton péremptoire.

 

Pourquoi King Kong ? « Parce qu’il est la métaphore d’une sexualité d’avant la distinction des genres ».

 

king_kong_theorie_thumb

 © Photo François Berthier

Virginie Despentes signe un essai à l’écriture « cash » sans arrangement avec le vernis social, les convenances, ce qu’il ne faut pas dire, ce qui ne se dit pas en public, qui font  de chaque femme une « sois belle et tais-toi ! »Elle va droit au but et cela prend l’allure de coups de poings que nous recevons. Le livre est autobiographique pour une large part repris sur scène par trois comédiennes se partageant la parole. L’une qui pourrait être la narratrice, commence à parler suivie d’une seconde au visage tendu, Virginie Despentes elle-même et enfin la troisième représenterait une fille de joie lambda avec ses oripeaux de circonstance.

La mise en scène inventive et simple présente un plateau à trois tableaux tel un retable moderne. D’autant que les comédiennes n’en rajoutent pas, elles sont justes avec le regard droit surtout Anne Azoulay son jeu de scène, son silence, son phrasé, que l'on sent proche de l'auteur, de ses idées, de ses réflexions, elle se mesure à un rôle pas si facile que cela, très appréciée dans la salle et auprès du patron de café du coin, ne tarissant pas d’éloges.

Valérie de Dietrich également a une belle tenue, elle semble la plus modérée et cependant le texte dit par elle, résonne fort parce que sans geste ou grimace inutiles. Elle  a assuré avec le metteur en scène Vanessa Larré, l’adaptation du livre. Elles ont pensé, avec Christian Archanbeau à la vidéo, à faire défiler sur l’écran géant, comme un générique, la bibliographie très documentée figurant à la fin du livre.

Cela commence très fort dans la vie de l’auteur, dès l’âge 17 ans elle est indépendante mais sans le sou, prend la pilule, quitte la maison. Elle a déjà fait le tour du fonctionnement de la société. Puis l’escalade avec le viol en citant Camille Palia, la prostitution, ce prolétariat de la bourgeoisie « où les clients sont lourds d’humanité », la pornographie érigée en industrie…….

 Pour ne pas céder à « l’idéal de la femme blanche », la narratrice dit que :

« Tout ce qui m’a sauvé, je le dois à ma virilité (…) plus désirante que désirable » pensant à celles qui piégées par le système ont fini par « prendre 20 kg pour se soustraire au marché du désir » ; ou encore celles qui ont réussi « occupent des postes importants et ont fait alliance avec des hommes puissants ».

Ce qui reste quelques jours après avoir vu le spectacle, c’est que Virginie Despentes est non seulement une personne hyper-lucide qui a fait l’expérience et l’analyse de ce qu’elle narre depuis sa « classe sociale », de surcroit,elle s’attaque aux poncifs et aux diktats, secoue l’hypocrisie historique ambiante touchant tout le monde sans exception. Elle invite à la prise de conscience de nos pauvres vies, enfermées dans un silence tacite pesant.

L’auteur ajoute à la fin de son propos que ces dernières 30 années, les hommes n’ont rien écrit sur la masculinité. C’est juste, mais il y en a qui se bougent afin de faire bouger l’humanité.

En 2014, Denis Mukwege, médecin qui remet les femmes debout, créateur du mouvement masculin en faveur du droit des femmes « V-Men Congo ».Un bel exemple à faire connaître.

 

King Kong théorie, d'après l'œuvre de Virginie Despentes. Mise en scène de Vanessa Larré avec Valérie de Dietrich, Anne Azoulay et Barbara Schulz. Jusqu'au 13 décembre 2014.

La Pépinière théâtre, 7 rue Louis le Grand 75002 Paris. Métro Opéra

Tél. 01.42.61.44.16

www.theatrelapepiniere.com

 

vendredi, octobre 3 2014

Valère Novarina en scène

 

Valère Novarina en scène, Claude Buchvald, Presses Universitaires de Vincennes, Collection Théâtres du monde, 2014.

Entrer dans l'univers de Valère Novarina par le texte, le visuel ou la mise en scène n'est pas une mince affaire tant l'auteur tout iconoclaste qu'il soit, est reconnu surtout pour ses activités de spectacle vivant.

L’excellent livre « L’organe du langage, c’est la main », paru la même année aux Editions Argol délivre bien des explications, bien des secrets, bien des découvertes  de l’artiste accompli.

Ce livre-ci est directement lié à Claude Buchvald, metteur en scène, comédienne, Maître de Conférence au Département théâtre del’Université Paris VIII, auteur d’une thèse de 3ème cycle « Dans le buisson ardent : être artiste dans et hors l’université », exploratrice de langues et de langages au théâtre, à l’opéra sur des livrets de Mozart, Rossini, des textes de V.Novarina en français, en portugais, Claudel, Rabelais, Molière etc……

Je me suis posée la question et l'ai gardée en moi : comment passe-t-on de Novarina à Molière ? Claude Buchvald répond à la question par livre interposé : pour elle, Molière c'est la source «  qui l'a conduit plus d'une fois à saisir la physique de la langue, celle de Valère Novarina, qui ajoute-elle, « en est toute nourrie ».Elle, qui se sent comme « un accompagnateur, un veilleur qui aiderait à une
forme de gestation »
devant cette écriture si particulière.

Cela est bien vrai : après la découverte et la lecture de ce livre, on redécouvre voire découvre autrement les textes de Novarina.

Elle a monté pas moins de cinq textes de Novarina - et ce n’est pas fini - joués par le comédien « novarinien » par excellence, le poète de la scène,  Claude Merlin : Vous qui habitez le temps, Le Repas, L’Opérette imaginaire (Festival d’Automne), L’Avant-dernier des Hommes (Festival d’Avignon), Falstafe (Théâtre National de Chaillot), Lumières du Corps, et une nouvelle version de Vous qui habitez le temps en portugais et français au théâtre de Rio de Janeiro (lors de l’année de la France au Brésil) et jusqu’en Estonie pour L’Avant-dernier des hommes.

 La spécificité de la démarche de Claude Buchvald s’est construite à l’intersection de la création et de la recherche où il n’est pas rare de retrouver quelques des étudiants au plateau de ses créations, constituant ainsi un vivier de créativité où l’université et le plateau font bon ménage, en marge des conservatoires et des écoles. Une démarche qui n’étonnera pas outre – atlantique mais qui en Europe se montre très innovante.

Divisé en quatre chapitres denses, un par pièce, le livre « Valère Novarina en scène » porte bien son titre, il est totalement au service des textes et de leur traduction en scène, sur scène, avec une iconographie généreuse, des entretiens, des échanges, des annexes et une bibliographie.

 D'une certaine façon il participe à « la célébration de la langue » initiée par Novarina et d'autres. Tout comme le si beau dialogue clôturant l’ouvrage entre les deux Claude, Buchvald et Merlin, comme le si bien dit Novarina «  Sous un if Claude et Claude réfléchissent ».

 Que dit Claude Merlin de Novarina : «  il a aiguillé mon regard sur un point particulier, il m’a ouvert des fenêtres sur le monde, qui pour moi demeuraient closes. Il a été, est toujours un professeur de vie. J’aurais facilement tendance à céder à un certain vertige de la perte, sinon de la perdition(…) Au-delà de la fidélité que je garde à l’abîme, Valère et Claude, me désignent le chemin qui mène en haut de la montagne. Un si beau chemin ».p214.Qui est Claude Merlin ? Son nom circule dans les distributions artistiques en comédien, metteur en scène, professeur d’Université, poète, traducteur d’Homère et d’autres, adaptateur, grand lecteur et découvreur, grand érudit, conseiller artistique……mais au fond l’homme reste discret, d’une grande simplicité, affichant sourires et patience, marques des belles personnes savantes. Sur scène il est autre, emporté, modifié, transfiguré par le rôle, le texte, le souffle, l’énergie, la sienne et celle des auteurs, celle de la mise en scène, celle du plateau et de la scène.

 Ces trois artistes réunis forment un feu d’artifice sur scène où la langue est souveraine dans un « corps-à-corps » jubilatoire qui ne nous quitte pas.

mardi, septembre 30 2014

Valère Novarina , L'organe du langage, c'est la main.

Valère Novarina , L'organe du langage, c'est la main, Éditions

Argol, Collection Les Singuliers, 250 p, 2014.

C'est une année particulière : celle de Valère Novarina, où plusieurs éditeurs éditent en 2014 des livres sur la palette de talents de l'artiste, auteur, metteur en scène, peintre, comédien mais aussi inventeur de langue, de situations, de théâtre, de représentations……

Valère Novarina est tout aussi littéraire que scientifique, la distinction cartésienne reste de mise, commençant très tôt par la lecture et cachant déjà, dès huit ans «  des écrits scientifiques , des graffitis mystérieux, des formules, des équations, sous les pierres »……Il fonctionne et travaille par cycles comme un spécialiste des planètes et des étoiles, sensible à beaucoup de choses les noms, la musique des mots, les ondes, la présence d'êtres, d'animaux, de livres parce que « certains agissent simplement par leur présence, ils envoient des ondes bénéfiques surtout lorsqu'ils ont été de très nombreuses fois non lus ».

Il vit, habite et travaille son œuvre à Thonon, là où l'air et l 'atmosphères sont mille fois plus purs. Pour chacun de ses textes, il est question de processus, d'observation, d'un travail particulier qui nourrit les précédents et les suivants. Il a réussi à dépasser ses manques, danse, musique, en les magnifiant dans ses spectacles et en s'entourant de professionnels.

Ici, il s'agit d'un dialogue important et d'un grand intérêt avec Marion Chénetier-Alev, première monographie réalisée en cinq jours comme une semaine de travail et de plaisir.

J'ai décidé de nommer les jours comme une semaine qui commence et parce que Valère Novarina aime nommer les choses.

L'ouvrage est conçu comme un album de collections, de référence mêlant textes issus des textes édités, illustrations en couleurs, en noir et blanc, croquis, photographies, chronologie des créations, bibliographies, index et légendes.

Lundi

Il commence par le début du début, son arrière grand-père, en 1860 quittant l'Italie natale au moment de l'unification, le Piémont, Il y a cette phrase magnifique : Les piémontais dirent que l 'unification les a appauvris et les a fait partir de chez eux . C'est juste et cela vaut pour toutes les forces vivent qui partent.

Il a la chance d'avoir une foule de détails sur sa généalogie proche ou lointaine, les métiers occupés dans le bâtiment en passant par la chasse et les « coupeurs de feu », les noms et dates de naissance, les dons et savoirs transmis de l'un à l'autre. Il reste à Valère Novarina qu'il aime changer de métier et « faire du béton, du gromage, traire, faucher, peindre, mettre en scène, parler aux acteurs, fendre le bois ».

Il découvre Les confessions de J.J.Rousseau, F.Ducret, son professeur de Philologie, Louis de Funès et d'autres...se construisant peu à peu sa mythologie.

Mardi

Après le passage du jeu à l'écriture, après son tout premier texte « L'Enfant armé » suivi de « l'Atelier volant », mis en scène par Jean -Pierre Sarrazac en 1974, sonne l'heure de « La lettre aux acteurs » , écrite très vite « en deux dimanches » afin d'insuffler une nouvelle théorie de l 'acteur à la manière de Stanislavski et d'autres.

La création lui fait l'effet d'une bombe, le public ne comprend pas et s'en va pendant la représentation au Théâtre Jean Vilar de Suresnes.

Pour le texte « Le drame de la vie », texte plus difficile et plus personnel, création « très mouvementée » lors d'Avignon 1986, peu après Tchernobyl, parce que dérangeante, parce que trop nouvelle et iconoclaste.Comme cette phrase qui lui ressemble  : « Lorsque je vois les acteurs jouer, il faut que je ressente une présence simple, sanguine, populaire et surtout une intuition rythmique (…) Il faut se fier aussi au premier regard, au premier toucher ».

Mercredi

Valère Novarina dit «  Ecrire sans compter, un théâtre extrêmement dépensier, ne se souciant ni du nombre de personnages, ni des lieux , ni de l'action, ni des décors, ni de la durée de la représentation » .

Il a la chance de faire les bonnes rencontres aui bon moment , comme son éditeur P.O.L, mais aussi comédiens et metteurs en scène telle Claude Buchvald qui a si bien compris l'œuvre et l'homme  et l'inoubliable comédien Claude Merlin pour qui il a réécrit « L'avant-dernier des hommes » en 1996-1997.

Pour « Le Discours des animaux », c'est le début des monologues pour mettre fin à «  lagriserie nominative ».

« Un jour j'ai joué de la trompe ainsi tout seul dans un bois splendide et les oiseaux 1111, vinrent se pacifier à mes pieds quand je les nommai un à un par leurs noms deux à deux »….et de préciser qu'Adam dans sa démarche de donner un nom à tout ce qui ferason monde, a fait 11 promenades parmi les tombes, parce que onze cent onze est comme le bégaiement de 1 et puis c'est joli à voir écrit »….

Comme le « berque » est une contraction de berceau et de cercueil, reste traumatique de l'enfance.C'est une petite partie du théâtre de Valère Novarina, à la fois réel et mystique.

Jeudi

Si la mort est présente dans les textes et pièces de Novarina c'est pour mieux l'éradiquer, c'est pour mieux « La traverser » parce qu'il pense que le lieu du théâtre est le lieu de la vérité non pas du travestissement ».

On ne peut être que d'accord avec lui, idem pour le cinéma.Ce sont des lieux puissants du vrai et du réel de nos vies.

Pour évoquer sa activité de décors de ses pièces, on peut le voir avec de très longs pinceaux, réalisant la performance de ses fresques, faisant penser Wajdi Mouawad dans sa pièce Seuls où il intègre totalement la partie performance qui devient comme une renaissance in vivo, en temps réel pendant chaque représentation.

S'il donne l 'impression d'improviser il explique que «  il ne faut jamais savoir ce que l'on va peindre.La peinture parlera à la fin.(...)C'est très important d'arriver le matin, innocent, idiot- de commencer comme ça, simplement, innocemment .Avancer sans intention. Pas savoir.(...)Tout ce spectacle est un orage, un accident du temps.Un événement naturel.L'art survient ».

Vendredi

Alors pourquoi ce titre L'organe du langage, c'est la main ? Parce que c'est la main qui écrit qui pense, qui donne le rythme ? Parce que Valère Novarina «  fait parler »par la peinture « les figures qui ne « sont pas prémédités elles naissent du déversement matériel »,Il commence à l 'aveugle puis il voit apparaître quelque chose » qui va devenir langage, de même que « La parole est un geste » .Sa relation au langage et au corps tout au long de son œuvre et de sa vie tellement est forte, elle est associée au liquide vital qu'est le sang. «Le drame de la vie », « Le vrai sang » notamment renvoient à ce statut qui est aussi « un drame vivant ».

Plus étonnant encore que pour les autres jours,cette partie révèle des éléments de son panthéon, les auteurs qui ont nourri sa vie et son parcours : Mallarmé,La Bible, les mystiques, Les Pères de l'Eglise, Madame Guyon….Et puis il y a deux photographies étonnantes, épinglées au-dessus de son lit,celle de Nietzsche et Amirouche ; Il lisait Calvin et Le Coran, trouvant subversif de réciter quelques sourates dans l 'église de Roanne ».

Le temps est un facteur essentiel dans sa démarche .

« Travailler le temps comme travailler du plâtre, du pain, travailler la matière du temps-et faire lever le temps.Qu'il cesse d'être chronique ! Qu'il cesse d'être en matière aveugle, qu'il soit ajouré. Ne plus vivre mécaniquement selon les horloges ».

Et d'ajouter que «  le spectateur est venu pour éprouver le temps autre, comprendre que le temps n 'a pas qu'un seul sens, comme on croit.Il reçoit des ondes nouvelles .

D'où le rôle de la mémoire et cette phrase qui l'a suivi des années durant : « Le tempsnous tue par amour », à la fois sentence, aphorisme,énigme et vérité.

On pourrait continuer et évoquer la danse, la piste circulaire, la voix, l'espace, le travail du spectateur, le babil etc....Et tant d'autres choses.

Ce livre est passionnant page après page parce qu'il donne à découvrir beaucoup, parce qu'il donne des clés, parce qu'il ouvre des portes dans l'univers si codé de Valère Novarina qui de son vivant, honneur très rare, est entré au répertoire de la Comédie Française avec « l'Espace furieux ».

dimanche, septembre 28 2014

Mes projets de mises en scène Jean -Luc Lagarce

Mes projets mises en scène, Jean –Luc Lagarde, Les Solitaires intempestifs

96 p, 2014.

Jean –Luc Lagarce reste un homme de projets. Et d’écriture. Et de pensées. Il aimait profondément les mots, il les choisissait avec patience et passion à moins que ce ne soient eux qui tournaient autour de lui, avec lui. C’est ce qui lui importait. Les mots parce qu’ils sont verbe, parce qu’ils sont action, parce qu’ils sont chair et langue. Il dit qu'il écrit « depuis toujours » et on le croit volontiers.

Il tenait également un journal, assidument, publié chez le même éditeur, celui-là même qui porte l’un de ses titres de mise en scène Les solitaires intempestifs, maison créée en 1992 avec le compagnon de route qu’est François Berreur, «  son colistier », actuel directeur littéraire et metteur en scène.

Lorsqu’on examine en fin de volume la liste des mises en scène réalisées, on s’aperçoit que Jean-Luc Lagarce travaillait beaucoup, énormément, sans cesse jusqu’à devenir « incollable sur l’année 1854 en préparation de La Cagnotte de Labiche » par exemple qui lui «  a procuré un plaisir dramaturgique immense » , passant le texte «  au peigne fin » , suscitant des réflexions du style « mais l 'auteur n'a pas pensé ce que vous avancez » par les comédiens engagées dans la distribution.

On pourrait dire qu'il est directeur de textes à l'instar de directeur d'acteurs, mission qu'il accomplissait aussi, défendant « la langue contre l'image » et posant la question du rapport du «  divertissement face au spectacle ».

Il revisite les définitions précisant que le dramaturge est celui qui « propose plusieurs grilles de lectures », montant une pièce comme on « réalise une enquête policière », l'auteur étant «  un criminel qui a laissé des indices de son crime » dans le sens où tout absolument tout est à questionner, à examiner, à investir.

Le livre est composé de deux parties, un entretien-monologue avec Jean Michel Potiron et les textes-fiches de ses projets de création. Jean-Luc Lagarce évoque le nombre de dix-neuf ou vingt mises en scène, a écrit quatorze pièces, réalisé deux films vidéo et un opéra, travaillé avec une centaine de comédiens en comptant les techniciens, soit un matériau immense et précieux.

Au bout du compte chaque titre de son œuvre s'apparente à la constitution d'une mythologie théâtrale moderne à l'instar de celle de Roland Barthes.

Révolté sans colère

Quelle entreprise passionnante d'avoir écrit ces textes en prévision de leur création et de les avoir publiés ! Ce n'est pas un livre de plus ou un simple livre, il se déguste, il se dévore, il fait naître une faim infinie de connaissance de son auteur .Le ton se situe à la croisée de Gilles Deleuze dans son abécédaire et le « Je me souviens » de Georges Perec, si simple, si attachant, si modeste ! Le Je est utilisé si rarement, préférant les verbes à l'infinitif ou le On plus anonyme ; Il fait partie de ces personnes que l'on aurait aimé tant connaître, rencontrer, défendre, suivre…..

Les Solitaires intempestifs, collage de textes, création en 1992, devenue Maison d'éditions qui perpétue la trace visible et invisible de Jean-Luc Lagarce. François Berreur a quasiment été présent à toutes les créations, compagnon de route, de recherche, de doute et de réalisations.

Sa vie professionnelle et sa vie privée se confondent, sans délimitation, monologuant sans cesse, on l'imagine écrivant constamment, il faisait des listes sans arrêt, conservant des citations improbables comme celle du Général de Gaulle, au cas où, pour le jour où il les sortirait au bon moment.

A l'Espace Scène Nationale de Besançon, il a eu la chance d'avoir des moyens financiers, des lieux bien équipés dès le début et il le souligne ; doté d'un sens de la synthèse, de chercher sans répit pour enfin débusquer des détails, des lignes de force qui ont échappé à ses prédécesseurs ou à ses confrères, il prépare minutieusement sa feuille de route.

Par moments il rejoint le philosophe George Steiner qui affirme que notre société ne produit que le commentaire du commentaire, du bavardage en somme, en disant que « Pourquoi ne pas aller plus souvent au centre de l'objet plutôt que de tourner autour ? L'air du temps veut qu'au lieu d'aller vers le centre de l'objet on aille à la périphérie ».

Il vient du livre dit-il, de l'analyse du texte, de la sémiologie, la linguistique, la philosophie, la valeur du signe et du code ».

Par ailleurs, s'il y a une constante dans ce livre c'est la dimension temporelle qui revient souvent, comme une peur de ne pas avoir le temps de faire ce qu'il a prévu de faire, il donne souvent son âge, rappelle l'année où il fait telle chose, c'est un jeune homme pressé, lucide, trop lucide.

Le théâtre est un jouet

Jean-Luc Lagarce, toujours très clairvoyant, aime à dire qu'il fait du «  théâtre pour ne pas être seul », « se sent très bien tout seul dans ma tête au milieu de tout le monde, en osmose autour de moi ».

Finalement l'une de ses grandes créations reste Le malade imaginaire de Molière, pièce « archiclassique » qui n'est pas considérée dans la profession comme une pièce importante. Pour cette pièce il a fait une découverte intéressante qui a apporté un éclairage inédit, lui donnant alors une dimension nouvelle, grâce a un détail passé sous silence.

Il fait partie de la génération des Pitoiset, Braunschweig, appréciant Langhoff pour son « travail en direction du centre d'une œuvre dont le sommet est le Roi Lear » et Vitez pour sa recherche totale sur Electre qu'il a monté quatre fois, à chaque fois pour aller plus loin ».

Au fil des années il s'est mis à oser de plus en plus sur le côté spectacle «  le truc qui coûte cher et qui dure deux minutes », il appelle cela «  les éléphants » quelque chose qui est proche de l'enfance.

Maintenant que vous êtes dans ce Pays lointain, ultime pièce avec votre enveloppe visible, déjà prêt à vous envoler, sachez que nous sommes là tant que vous êtes là.

Jean-Luc, vous avez fait ce que vous avez désiré, vous nous laissez cet héritage aussi précieux qu'un nuage blanc parsemé d'étoiles au dessus de nos têtes et vous êtes une référence pour nous. Et c'est bien.


jeudi, juillet 31 2014

Le Grand Livre du Théâtre

Le grand livre du théâtre, Luc Fritsch, Eyrolles, 530 pages, 2014.

Que pourrait apporter l'édition d'un tel livre ? Après le Pavis, le Corbin ?.Autant les deux premiers livres sont devenus et demeurent des références avec le temps, autant celui-ci est vraiment trop incomplet, trop succinct sur un sujet aussi important couvrant plus de 2000 ans d'histoire.

Ni encyclopédie, ni dictionnaire, encore moins ouvrage exhaustif détaillé, il fait partie d'une collection Le grand Livre de ….des éditions Eyrolles ; il est structuré par siècle, de l 'Antiquité au XXème siècle, à l'intérieur duquel l'auteur fait une « approche, une introduction » en évoquant politiques, courants et auteurs essentiels.

Luc Fritsch précise qu'il s'agit de la synthèse d'une étude « bien plus exhaustive » non publiée à ce jour portant le titre de « Théâtralité et évolutions, dynamiques en perspective, Essai de critique analytique ».Il a ainsi été ramené à un format moins volumineux, destiné à un public plus vaste mais néanmoins qui « cultive un goût disproportionné pour le spectacle », ce dernier mot écrit en italiques, sans doute clin d'oeil à Guy Debord.

Dramaturge et metteur en scène, Luc Fritsch est avant tout un chercheur. Formé à la mise en scène et à la direction d’acteurs par Henri Chanal, il entra ensuite à l’INSAS à Bruxelles.


Né en 1936, Henri Chanal entame des études d'ingénieur agronome avant de revenir à la scène. Danseur chez Béjart, comédien au Théâtre National et au Rideau de Bruxelles, il y réalise treize mises en scène et reçoit l'Eve du théâtre pour La Tempête en 1964. Metteur en scène et pédagogue, il a œuvré pour l'émergence d'une nouvelle écriture dramaturgique en Belgique et exploré les prémices du théâtre total.


En France depuis les années 80, Luc Fritsch poursuit ses expérimentations avec des acteurs et fonde en 1998, la compagnie La Pariade, Théâtre Laboratoire qui donnera lieu en 2005, ià une structure d’investigation permanente, Le Laboratoire, Plate-forme de recherche pour le théâtre contemporain. Sur son site, on n 'y voit pas grand-chose en terme d'activités et de propositions.

Malgré une introduction un peu trop simpliste, commençant comme une copie au Bac «Depuis les temps immémoriaux... » , l 'ouvrage se veut pédagogique avec chapeaux, sous-titres et paragraphes en exergue ou encore encadrés grisés. Au fil des pages, en effet, il apparaît qu'il est destiné à un public béotien qui débarquerait sur la planète Théâtre.

Un index des personnes et des œuvres et lieux permet la consultation pour qui a des références déjà acquises. En revanche, la bibliographie trop succincte, pointue et datée composée d'éditeurs trop anciens, ne rend pas compte de la vitalité du secteur.C'est regrettable.

On aurait apprécié des extraits de textes fondamentaux afin de donner envie, de mettre en bouche le vers, l'alexandrin, le sonnet, en un mot le texte, cela aurait apporté un peu d'humanité et de rondeur au livre.

On est déçu de constater le peu de place dédiée au Festival d'Avignon, festival majeur et à portée internationale, ainsi que l'absence d'entrée des Collectifs marquant la fin du XX ème siècle et le début du XXIème siècle.Un livre fort intéressant développe la question portant le titre de « Les collectifs dans les arts vivants depuis 1980 » sous la direction de Raphaëlle Doyon et Guy Freixe, édité cette année aux éditions de l'Entretemps.

Encore plus rédhibitoire : Comment Le grand Livre du Théâtre a -t- il fait pour oublier Le grand Vitez, Antoine Vitez (1930-1990)? Acteur, auteur, metteur en scène, pédagogue, traducteur, fondateur du Théâtre des Quartier d'Ivry et administrateur de la Comédie Française, il est demeure une personnalité centrale du théâtre contemporain.Une lacune impardonnable : l'on se frotte les yeux comme pour sortir d'une illusion, comment a-t-on on a pu laisser filer cela !Si c'était le fait d'un débutant, on lui pardonnerait ! mais c'est loin d'être le cas.

L'ouvrage s' arrête à La Cartoucherie et la compagnie théâtre de l'Aquarium, crée en 1964 !De plus, sa conclusion fausse et sévère ferme le livre sur la « sclérose endémique », « phase de régression  pour le moins inquiétante, voire même désastreuse » marquant le début du nouveau siècle.

Il est également fort dommage de ne pas évoquer les nouvelles compagnies organisées en collectifs,où théâtre et politique sont volontairement mêlés au sens d'une démocratie de tous les instants, mêlant plusieurs arts-théâtre-danse-vidéo- donc plusieurs exigences etplusieurs sensibilités, les conservatoires nationaux et écoles n'ont jamais été aussi fournisseurs de talents, de regards neufs et de changements que ce soit dans la création et l'écriture chorale et les enfants de mai 1968 sont devenus aujourd'hui les quarantenaires à la tête des CDN.

Il n 'est pas juste de dire que le théâtre s'est arrêté à Vincennes pour ne plus bouger.

Ariane Mnouchkine vient de créer un flamboyant et inoubliable Macbeth et ce n 'est pas fini, pour fêter ses 50 ans d'activités, de recherche, de transmission autour du monde, de formation et de créations, une série de manifestations ont lieu tout au long de l'année 2014.

Mais oui, le théâtre fait toujours rêver, et les artistes et le public ! De nouvelles salles se créent, les festivals fleurissent et ne désemplissent pas…..il suffit d'être curieux, ouvert sur le monde où l 'on vit .


mardi, juillet 22 2014

August Strindberg, Ecrits sur le théâtre, Editions Circé , 2014.

August Strindberg, Ecrits sur le théâtre, éditions Circé, 2014, sur le théâtre intime et sur Shakespeare.Traduit du suédois Terje Sinding, préface Joëlle Chambon.

En 1909, August Strindberg (1849-1912), écrivain, dramaturge et peintre suédois, fonde à 60 ans, avec le metteur en scène et comédien August Falck (1882-1938), son Théâtre Intime, Intima Teater , salle de 161 places située à Stockholm, se voulant une réplique du Théâtre Libre d'Antoine fondé en 1887 à Paris.Plus encore qu'avec Antoine, Strindberg voue une admiration pour le metteur en scène berlinois Max Reindhardt.Le projet du lieu consiste à mettre en scène le répertoire d'un auteur qui ne trouve ni lieu ni metteur en scène, un peu à la manière du Salon des Refusés en peinture à Paris en 1863, en marge des peintres officiels.August Strindberg lui-même a vécu cette situation de refus en tant qu'auteur et c'est donc en connaissance de cause et de toutes ses forces qu'il se lance ce défi innovant au service de l'expressionnisme moderne.

Une bien belle ambition qui ne résistera pas ; le théâtre fermera ses portes en 1910.Le témoignage de Strindberg lui-même est conservé ainsi que des essais, édités sous forme de fascicules, Mémoradum, Hamlet, Jules César, Macbeth et Lettre ouverte.Ce sont ces essais que le présent volume propose en traduction française prévient Joëlle Chambon dans la préface.Elle poursuit en qualifiant l'ouvrage de « déconcertant »dans la mesure où tout est mélangé dans les textes dit-elle : l'art, les relations humaines, la politique, l'argent, les lieux réels, l'espace du rêve.

Entre Strindberg et le jeune Falck une véritable amitié teintée d'admiration permettra quelques « 1200 représentations de 26 pièces différentes, toutes de Strindberg, à la seule exception de L'intruse de Maeterlinck » ajoute la préfacière.

« J'ai le feu, mon feu est le plus grand qui soit en Suède » A.Strindberg.

Leur association réussie donnera jour à une « miraculeuse adéquation entre un lieu, une troupe et un projet ».Quoi qu'il en soit, une divergence esthétique fondamentale mettre fin à leur amitié, opposant la vision moderne de Strindberg qui «  envisage la troupe comme un ensemble au service d'un répertoire »à la vision plus commerciale « qui envisage le répertoire comme moyen de mettre en valeur des vedettes qui feront des fauteuils », en d'autres termes, c'est l'opposition entre théâtre public et théâtre privé qui perdure encore aujourd'hui.

Cependant, le théâtre de Strindberg pourrait se définir « comme élitaire pour tous », formule vitézienne avant l'heure, vivant dans « une fragilité chronique » tout d'abord pour une raison d'ordre général qui touche les théâtres de Stockholm, le fonctionnement financier et institutionnel poussant « les divers théâtres à se comporter en concurrents acharnés », à faire du théâtre pour les priviliégiés ou du théâtre de divertissement médiocre, « obsédé par la rentabilité » et enfin à cause de« la critique nocive, incompétente et agressive »; que ce soit vrai ou faux n'est pas le problème, il le pense et cela n'arrange pas les choses. Il faut dire que Strindberg est un être écorché, tourmenté et torturé, trop sensible, d'une lucidité et d'une modernité peu communes. Dans ses écrits, on retrouve la trace des crises,(Inferno, écrit en français en 1897) le poids des combats, les stigmates des révoltes et des traumatismes qu'il a traversés.

Quelle lugubre blague que la vie ! A.Strindberg dans Inferno.

A partir de 1901, dans ses textes historique tels que Charles XII, Eric XIV, Christine ou encore Gustave III, Strindberg entre dans un monde où se mêle rêve, cauchemar et réalité, "de facture fantomatique, une étrangeté expressionniste avec des points communs : monodramatique de l'action autour d'une figure centrale, rudesse dans la composition à l'intensité expressive et une scène finale au dernier tableau cauchemardesque".Selon la préfacière, ces pièces peu connues sont autant de « sonates des spectres de l 'Histoire » qui ont  hanté August Strindberg, sa manière de les écrire et de les restituer sur scène.

Strinberg s'oriente, puisque le public suédois l'affectionne, vers l'écriture de drames historiques, posant « comme principe dramaturgique l'anachronisme puisé dans la poésie de Goethe qui dit qu'elle « ne « respire » que par lui ».

C'est une orientation décisive dans le travail de Strindberg, lui qui a écrit des drames historiques tels que « Christine », « Gustave III » et « Le Rossignol de Wittenberg » ont été refusés - sauf « Christine » - et n'ont pas rencontrés le public suédois du vivant de l'auteur.Ce public et cette société rigide, si conformiste, restés au théâtre traditionnel avec emphase dans un pays où le théâtre a « une fonction éducative au romantisme national, propice aux drames historiques et au culte des personnages du passé » à contrario du théâtre français entré dans une phase plus contemporaine.

Il tient une correspondance assidue avec Nietzsche dont il devait traduire Ecce Homo, avec Zola sur le naturalisme, lecteur de Gordon Craig, il se situe dans la génération de Tchékhov et Ibsen, intersections et connexions riches de nature à développer la curiosité d'esprit et l'ouverture vers l'extérieur.

Son œuvre mal comprise, « trop moderne avec des dialogues au ton presque quotidien, des scènes rapides et des situations percutantes, un investissement très personnel du personnage principal dans Maitre Olof » ,écrite en vers, attaquée et rejetée le pousse à l'exil en Europe.

Que s'est-il passé ? Et Pourquoi ? C'est ce qu'il pose dans sa Lettre Ouverte au Théâtre Intime, extraits de quelques préfaces aux drames historiques, avec une citation de Goethe (p 265-329).

Shakespeare enfin !

Strindberg veut traduite le plus intime dans un cadre historique, lier le plus petit dans le plus grand, pour cela il va entrer dans l'univers de Shakespeare, en l'analysant, en le scrutant, en le comparant à ce qu'il  a fait lui-même dans ses créations, en le décortiquant. Il s'attaque à tout, à la dramaturgie, à la scène, au jeu et à la scénographie bien sûr.

Les trois essais Hamlet(p 79), Jules César(p135) et Macbeth(p191)- avec lequel il fait un parallèle étroit avec le prince danois dans son indécision-, édités en 1908 et 1909, sont le reflet de son désir de reconnaissance et veulent inscrire son œuvre dans la lignée shakespearienne.Il en a toujours rêvé. Les personnages le fascinent, que ce soit Hamlet, Lear, Othello ou encore Ophélie, Cordélia, Desdémonde mais aussi Iago et Propero.

Sur ce dernier personnage skakespearien, Strindberg voit dans La Tempête une « annonce de temps nouveaux », gouverné par le pardon plus fort que la haine. Il a raison, comment ne pas voir quelque chose de différent dans le symbolisme de ce texte, une pluralité de sens et de messages pour l'humanité ?

Entre Strindberg et Shakespeare, il y a comme un désir commun, une ressemblance visant à lier deux faces d'une même personne, une contradiction qui aurait trouvé un équilibre, « unapaisement spirituel » dit Joëlle Chambon, ce qui ne lui a pas appris à fournir des fins heureuses comme dans les comédies de son maître anglais.

Un livre dense et fluide, une bonne traduction, un émouvant témoignage de la vie de l'homme et du dramarturge, des textes de travail fort utiles, à lire pour comprendre la caractère novateur Strindberg qui a influencé notamment le cinéaste Ingmar Bergman, dans ses films et dans les mises en scène de théâtre et bien d'autres artistes.


lundi, juillet 21 2014

Notes de service, Jean Vilar , 1944-1967, nouvelle édition Frédérique Debril , Jacques Téphany.

Notes de service, Jean Vilar, Actes Sud, Collection Le temps du théâtre, 250 pages, 2014, nouvelle édition Frédérique Debril et Jacques Téphany.

C'est un pur bonheur d'avoir entre les mains ce livre contenant Lettres aux acteurs et autres textes de 1944 à 1967 dans la nouvelle édition signée de Frédérique Debril et Jacques Tiphany.

Pur bonheur aussi parce que les textes écrits par Jean Vilar(1922-1971) renvoient à sa pensée générale du théâtre de service public et on l'entend presque de sa voix particulièrement ferme et presque dure.Mais comme il est difficile de gérer un groupe de d'hommes et de femmes à plus forte raison lorqu'ils sont comédiens avec des égos en général surdimmensionnés !

Jean Vilar aimait écrire, aimait les beaux et grands textes et était un bon acteur.Cela se ressent dans ses textes de travail.Il aimait la poésie et sa démarche en était imprégnée.

Pur bonheur encore de constater combien l'homme était « soucieux du moindre détail » et a fortiori de ce qui ne lui appartient pas.

Pur bonheur enfin de savoir par Pierre Saveron, ami et régisseur lumières que l'« on ne pouvait rien refuser à Vilar », c'est bien la marque d'une personne aux maintes qualités, d'une personne estimée et respectée.

Ces notes de service étaient affichées au tableau de service du théâtre et sont un témoignage très intéressant d'un pionnier confronté à la gestion d'une troupe, d'un théâtre le TNP, d'un festival, celui d'Avignon qu'il a créé en 1947 avec le poète René Char, d'un répertoire et de créations,des représentations et tournées.

D'emblée et dès la première note du samedi 7 octobre1944,où il est question de sa Compagnie des Sept installée au Théâtre de Poche à Paris, créant Un voyage dans la nuit de Christiansen, Jean Vilar qui doit s'absenter en province, leur dit de « laisser le spectacle tel qu'il est(…) «  on de doit rien y changer », nomme trois responsables connus pour leur « courtoisie », leurconfère des responsabilités et surtout, tel un père de famille,laisse ses recommandations comme « n'oubliez pas que nous ne sommes pas chez nous »(...)et que c'est Maurice Coussonneau, le régisseur qui a la responsabilité, tous les soirs, du départ et de l'acheminement du spectacle.Rien ne peut être décidé sans lui à ce sujet ».

Plus tard en Août 1947,après avoir répété en Avignon, Jean Vilar leur rappelle que la condition essentielle pour réussir un spectacle dépend dela «  fidélité de tous à une des discipline sévère de notre métier, à quelques jours d'une première et c'est : la bonne volonté doit faire place à la volonté, et la gentillesse au dévouement ».

L'essence de la personnalité de Jean Vilar qui gouverne sa vie entière, construite sur ses valeurs, se tient là, dans cette vision du théâtre, de la culture, du monde.

En quelques termes choisis, je propose un petit abécédaire, non exhaustif, pour l'illustrer.Il peut arriver que plusieurs entrées se juxtaposent, c'est que Jean Vilar faut preuve d'une grande constance et aborde le métier comme un tout, incluant la discipline, la gestion, l'égalité entre les comédiens, être partout, des coulisses aux loges, de la salle au plateau, de cour à jardin.

Aphorismes, : En parlant de l'Avare de Molière,« Jouons la pièce sans nousjouer d'elle ».En reprenant Brecht lors de la création de L'irrésistible ascension d'Arturo Ui, « Il faut écraser les grands tueurs sous le ridicule ».En citant Jacques Copeau,« Apprenez à vos enfants, aux jeunes gens de la profession et au public qui trop l'ignore de quelle sueur d'angoisse et de quelles larmes nous trempons ce tréteau de rire sur lequel Molière est mort ».Et enfin, en parlant du métier « C'est un beau carcan.Touls les soirs, oui, tous les soirs, des visiteurs importants, qui nous aiment et réclament de nous le meilleur, sont dans la salle.Ne l'oubliez jamais ».

Auto-portrait :« A vingt ans, j'étais pauvre et le théâtre me rejetait.A trente ans, j'étais malade et le théâtre se moquait de moi et ne m'acceptait toujours pas.A trente et un ans, j'ai rencontré Andrée et puis….les enfants.A quarante ans, j'ai trouvé une équipe d'hommes et d'ouvriers.Ma vie est belle ».

Concierge de la scène :On peut supposer que Jean Vilar soit vraiment agacé en écrivant cette note.Pour Macbeth, il va utiliser un tapis noir sur le plateau, il demande à « la régie générale, aux délégués des comédiens et à tous les ouvriers du plateau, la recommandation  pressante de bien vouloir se souvenir de la nécessité de frotter ses semelles sur les tapis-brosses, avant d'entrer sur le plateau », pour ne pas les endommager et ne pas casser l'effet attendu.

Costumes :A plusieurs reprises Jean Vilar revient sur les costumes, rappelant qu'il est « le plus sûr instrument de travail », soit qu'il ne faut pas les transformer sans en avertir le décorateur ou lui-même,d'y prendre soin, de les ranger ainsi que les accessoires, d'y veiller avec soin ( ce qui vaudra une réponse d'une comédienne assez sèche et imagée à J.Vilar), le directeur rappelle également le coût et la fréquence du nettoyage, usant ainsi plus vite le costume et conseillant de « porter un tricot de peau» !

Courtoisie : Il semble que cette qualité soit cardinale pour Jean Vilar qui la cite souvent comme une règle absolue à respecter notamment dans ses notes aux comédiens relevant de notes abusives de de téléphone,ou encore en rappelant que le métier est avant tout « de courtoisie et d'amabilité ».Je n'aimerais pas avoir à sanctionner des manquements sur ce point, ajoute-t-il.

Critiques aux comédiens:Il faut bien le dire, il y a un nombre assez important de critiques qui auraient pu être évitées avec de simples règles de bon sens.Cependant, il y ena une qui domine, c'est celle du retard des comédiens aux répétitions, aux représentations, avec cette recommandation en exergue : « vous n'êtes jamais en faute si vous êtes en avance ».

Daniel Sorano : Deux notes de 1953 et 1954 sont adressées à ou sur Daniel Sorano.La première concerne son état de santé, la seconde est destinée au délégué des comédiens, le ton est courtois, amical , respectueux.

Direction d'acteurs et rythme :Jean Vilar utilise la formule de « Je vous supplie de…. » à plusieurs reprises,c'est dire combien la tâche est difficile, ingrate,répétitive, en rappelant par exemple que jouer Shakespeare=passions, que cela implique que les acteurs « s'arrachent presque la parole, sans colère, par besoin et parce qu'une raison violente les mène ».

Etre seul :Lorsque Jean Vilar directeur est aussi comédien, il a demandé à son équipe ceci : « Lorsque je suis dans ma loge, trois quarts d'heure ou une

demie heure avant le spectacle, serait-il possible que je puisse être seul ?(...)Comprenez-moi et aidez-moi à faire mon métier d'acteur.Merci à tous ».

Fierté : Jean Vilar était très sensible au retour écrit de personnes donnant leur avis,notamment à partir du moment où les ouvreuses sont devenues salariées; l'une d'elles, refusant un pourboire, répondit :« Mais non Madame, pas au TNP » ; quelle fierté dans ces mots, cette ouvreuse fait partie du théâtre, elle n 'est plus une simple employée, elle est fière d'appartenir à ce théâtre et elle communique cette atmosphère aux spectateurs qui sont touchés à leur tour ».

Gestion : « Ce théâtre de cinquante-deux millions de subventions(plus galas) est pauvre.Il est comme tous les autres (et c'est sa chance) condamné au suucès, condamné à l 'économie parfois sordide.Et j'ajoute que la subvention devrait-elle être doublée, triplée, je croirais bon de maintenir le principe sacré de l'économie ».

Gérard Philipe :Evidemment,entre Gérard Philipe et Jean Vilar il y a une relation intense, professionnelle, pleine d'admiration et de respect réciproques, courant tout au long du livre, jusqu'à la violence de la perte du premier en 1959.

Insolite :Le TNP fêtait la plus importante affluence à Chaillot pour Lorenzaccio avec un record de 2933 spectateurs ce soir-là et pour célébrer ce résultat, Gérard Philipe et Michèle Morgan ont remis une pendulette à la personne arrivée en retard qui a acheté le dernier billet.Ainsi, avec ce cadeau, le lauréat n'aura plus d'excuse pour ne pas arriver à l'heure !

Métier :  « Une bonne maison de théâtre est une maison où l'acteur n'est ni au-dessous ni au-dessus d'un autre membre, mais interprète à sa place et en conscience son personnage ».

Mission: « Représenter Molière devant un public populaire est, de nos jours, la plus belle mission qui soit.Jouer Molière, génie français, devant les ouvriers d'un autre pays double, me semble-t-il, l'intérêt de cette rencontre.(...)Ainsi se resserrent entre les hommes l'amitié et la compréhension ».Et plus loin « Mon devoir est bien celui-là, désormais après huit années de permanence, trente-trois pièces, cinq cents raccords et je ne sais plus combien de représentations en tous lieux…:ne pas me satisfaire de vos dons ; me méfier de ces dons, précisemment.La note en bas de page est très intéressante, voici ce qu'elle dit: Travailleur acharné, secret, méthodique, il se méfiait quotidiennement de ses dons.Il avait le droit d'être exigeant envers les autres car il était d'abord cruel envers lui-même ».Oraison funèbre de Jean Vilar à Gérard Philipe au soir du 25 novembre 1959.

Rapport public-acteur :Cela a fait l'objet d'une lettre aux professeurs et instituteurs, leur expliquant en quoi les applaudissements en cours de jeu, nuisent au bon déroulement d'une pièce, « au rythme général de l'œuvre, à la « respiration générale du dialogue », cela est demandé comme une aide et préfigure l 'école du spectateur.

Tenue à l'étranger :Jean Vilar avait un souci très prononcé de se conduire parfaitement à l'étranger d'autant que la troupe représente la France et ne doit faillir d'aucune façon, « nous ne pouvons plus désormais démériter ».Je rappelle dit-il que tout propos outrageant une nation étrangère relève des lois.Non seulement je ne vous défendrais pas mais encore je vous accuserais d'avoir manqué au contrat qui nous lie.

Un livre très attachant dont on ne se lasse pas.A découvrir ou redécouvrir afin de lire avec une plus grande attention ce qui structure la méthode Vilar.


mardi, juillet 15 2014

Les collectifs dans les arts vivants depuis 1980, Editions de l’Entretemps, 2014.

Il fallait le faire, Raphaëlle Doyon et Guy Freixe l’ont fait ! Ecrire un ouvrage dédié aux collectifs artistiques dans les arts vivants.

Le phénomène s’est développé durant ces 15 dernières années, a fait des émules jusqu’à devenir quasi chose courante. Le phénomène questionne dans le même temps et bouscule la manière la manière de créer.

Le présent volume fait suite aux journées d’études de janvier et mai 2013 sur la question, journées organisées par R.Doyon et G.Freixe.

La recherche d'un idéal de troupe a existé bien avant les années 1980, on pense d'emblée à Jacques Copeau s'exerçant partout dans sa maison, avec ses enfants, ses amis, à la campagne, cherchant sans cesse jusqu'à constituer les Copiaux et la suite que l'on sait. (Sur ce point, je recommande le brillant livre de Guy Freixe, La filiation, Copeau-Lecoq-Mnouchkine, éditions l’Entretemps, 2014).

De quoi s’agit-il ? Il ne suffit pas de créer un groupe pour qu’il soit collectif, c’est bien plus complexe que cela. C’est une vraie dynamique de groupe qui est en jeu, irrigue tous le processus de création à commencer par le travail préparatoire d’écriture à la table jusqu'à la création finale sans laisser de côté l’administratif au sens large.

Plusieurs motivations poussent à la création d'un collectif artistique, à commencer par le désir de « faire du théâtre autrement, dans un environnement difficile »  en une « expérimentation chorale non figée (...) et jamais de tout repos », dans un autre monde mettant la continuité d'une entreprise au centre et avec toutes ses composantes : hiérarchie des fonctions telle que recherche, création, diffusion, administration, formation et action culturelle.

Ariane Mnouchkine, souligne Guy Freixe, refuse de faire une distribution, parce que c’est le rôle qui choisit l’acteur et non l’inverse, et «  chaque personnage peut contenir tous les autres ».

Un théâtre des années 80, un autre monde.

Philippe Henry a réalisé une étude en deux parties, l’une sur les compagnies nées dans les années 2000 et l’autre sur celles nées depuis les années 80.Du point de vue de la gouvernance, deux polarités sont observées selon l’auteur de l’étude, l'une portant sur la collégialité de l'échange et la délibération réelle. En dernière instance, la décision définitive est prise par la personne autour de laquelle s'est constitué le collectif. L'autre polarité renvoie à la marge de liberté des projets portés par les uns ou les autres. En outre, P. Henry ajoute qu'il est « important de connaître les pratiques de mutualisation matérielle effectives des collectifs ».

Le parallèle avec les instances politiques délibérantes relevant d'un système démocratique, qui délibèrent et votent pour des projets quels qu'ils soient, est évident.

C'est donc un exercice artistique doublé d'un exercice politique qui « gouvernent » les collectifs, exercices complexes et structurants à la fois. C'est qu'il faut créer, durer et réussir sans autres élections que celles du groupe, des financeurs et du public.

Quels sont les avantages à créer un collectif artistique ? 

Une création ne se fait jamais seule, la pluralité de compétences s'engageant dans la durée pour une plus grande diversité de projets change radicalement la donne. Adieu l’angoisse de la feuille blanche ! On parle d’une écriture « au plateau ».

De plus, le partage des ressources afin de développer de nouvelles activités constitue une force supplémentaire. En troisième lieu, la capacité d'expérimentation et de veille face aux nouvelles opportunités d'action  appelle la réactivité la plus efficace en proposant de manière collégiale, la réponse la plus adaptée qui soit au bon moment au bon partenaire. Une forte solidarité est donc de mise.

Il faut noter que les collectifs ont commencé d'abord dans le champ de la peinture ou de la littérature, rassemblant des artistes ou des auteurs appartenant aux mêmes courants, se stimulant artistiquement par une démarche concurrentielle. Dans le domaine du théâtre, activité éminemment collective, créer un collectif semble « naturel » dans la mesure où le processus de rationalisation marchande touche non seulement les sociétés civiles mais également le moindre microcosme organisé, idéalisé soit-il comme le souligne Serge Proust. 

Dans une autre partie de l’ouvrage, la dimension internationale est abordée. Les frontières géographiques artistiques étant poreuses et donc sans limites, le mouvement des collectifs s'est développé en France mais également au-delà touchant l'international. Plusieurs expériences sont relatées dans le volume, de Belgique au Brésil, en passant par l'Allemagne et la Pologne. 

Un focus sous formes de témoignages est donné aux collectifs Les Chiens de Navarre, Berlin et Drao. 

Pour le collectif Drao par exemple, il est important de noter que pour Maïa Sandoz, l'une des membres, son engagement en collectif fait suite à son engagement dans la vie, après à sa formation à l 'Ecole Supérieure d'art dramatique du Théâtre National de Bretagne à Rennes. L'ensemble se structurant dans une continuité. Peu à peu le collectif a changé sa manière de choisir les textes en fonction de la distribution ; cela a conduit le collectif à décider de créer une série de petites formes artistiques, avec montage de textes.

En Belgique, le collectif Berlin, précise qu'il ne travaille pas au sens strict en collectif, ne répond pas tout à fait à l'entretien, choisit de réagir à certains mots comme réponses, mots choisis par Romain Fohr. La réponse décompose la manière de travailler du collectif.

Sur Esthétique-Interdisciplinarité-Hybridation par exemple, Yves Degryse précise que le travail du collectif ressemble à la vision dans un kaléidoscope. Il présente plusieurs couleurs et angles différents avec la même image. Les portraits de ville par exemple, se révèlent plus dans la multitude des voix, dans la multitude des détails, dans le silence et dans le tumulte. Toutes les voix et les idées sont enregistrées. Elles enrichissent tout le processus de notre recherche et le développement de création. Le montage final permet de prendre des décisions. Les idées sont choisies pour aider à raconter une certaine histoire.

P.Henry parle de nouvel agencement à l’œuvre entre transversalité, transdisciplinarité, évoqués au début du livre où texte, mouvement, musique, lumière et scénographie sont complètement revisités et déconstruits.


Un livre déjà référence dans le paysage théâtral français et bien au-delà, qui apporte des réponses tant artistiques que sur le plan de l'organisation générale des collectifs artistiques et révèle les mutations de notre société.

mardi, juin 10 2014

La qualité du pardon

La qualité du pardon, The quality of mercy, Peter Brook, Editions du Seuil, 2014.

Djalila Dechache le 10 juin 2014

C'est le titre, très beau dans les deux langues, qui attire au premier abord…..venant de Peter Brook, cela n'étonne pas, lui qui explore tant de choses, tant d'univers, qui a rencontré tant d'hommes remarquables, mystiques, saints, sages et cultures avec ce qui les caractérisent, ce qui les constituent profondément, jusqu'aux contours de notre cerveau, exploration d'une terre nouvelle.

Pour exemple « The valley of astonishment », La vallée de l'étonnement, titre emprunté à La Conférence des oiseaux de Farid Eddine Attar, création jouée en mai au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Une merveille !

Le sous-titre du livre indique de Peter Brook que ce sont des Réflexions sur Shakespeare, poète et auteur dramatique qu'il a monté à maintes reprises depuis 1945, auteur le plus traduit et le plus mis en scène dans le monde et dont on célèbre les 450 ans de la naissance en 2004.

Attardons-nous sur La Tempête, créé en 1990 et 1992 qui pose une énigme.

A partir d'd'une réplique de Prospero, Peter Brook tisse liens et connexions avec l'œuvre shakespearienne qu'il qualifie de plurielle, associant l'alliage des contraires pour atteindre la transformation profonde des personnages et à partir de laquelle il tire son fil d'Ariane.

L'ouvrage ne livre pas ses secrets en une seule lecture : l'auteur est arrivé à une telle limpidité, une telle simplicité, qui laissent entrevoir la profondeur du propos et la complexité de la démarche. Spectacles et textes se confondent, se répondent et se complètent. Il faut avoir en tête toutes les histoires et mises en scène.

Comme les maîtres Zen lançant un koan-énigme irrationnelle qui reste mûrir dans l'esprit jusqu'à l'évidence de la révélation, Peter Brook nous offre le questionnement de Prospero qui a « besoin d'une prière si perçante qu'elle s'élance même à l'assaut du pardon ».

C'est là qu'il faut chercher.

Le pardon plus grand que la vengeance

Chez Shakespeare, des oppositions structurent ses textes, comédies et tragédies, que ce soit ordre et chaos, orgueil et humilité, paradoxe, contradiction, « opposition, réconciliation ».

Prospero est duc de Milan, détrôné par son frère qui lui reproche de préférer les livres à l'exercice du pouvoir. Il est exilé sur une île déserte entre Milan et l'Afrique avec sa fille âgée de trois ans. Il a trahi l'ordre conventionnel.

Celui qui trahit l'ordre, verra la réalité autrement l'obligeant à vivre ce qu'il a appris dans les livres. C'est ce passage qui aboutit à la liberté, c'est-à-dire à l'équilibre que tout homme recherche et à la résolution de l'énigme de Prospero qui doit se reconstruire. Renforcé dans sa nouvelle vie et son nouveau pouvoir de magicien, il peut venger son frère de l'avoir usurpé. Or, il n'en est rien.

Comme dans toute quête, les réponses ne sont pas des lignes droites, elles sont sinuosités, et l'on trouve toujours plus à chercher.

Au bout du compte, après avoir délaissé sa science de magicien où il « a pénétré le chaos des forces primordiales », Prospero revient à « sa pauvre humanité ».

Si comme le suggère le philosophe Vladimir Jankélévitch, « le pardon ne peut être acquis, possédé, il est une grâce instantanée », ne pas pardonner entrave donc l'action et pardonner signifie la possibilité de se libérer d'un fardeau et implique un rapport à l'autre. En dernière analyse, le pardon est volontaire et libérateur.

Peter Brook utilise le registre culinaire pour évoquer son travail «nous pouvons tous avoir une idée, mais qui donnera au plat matière et saveur ?», parce que toute construction est une alchimie complexe, le symbole du sablier, de la balance, de l'ici-bas et de là-haut, son action est donc sans rupture et sans cesse, comme le destin, comme le mouvement de la vie.

Ce qu'il faut souligner également c'est l'extrême minutie de Peter Brook, comme celle de Shakespeare, comme une invitation à prendre le temps de s'imprégner de chaque instant de la vie, sur scène, à revenir aux fondamentaux. Le metteur en scène travaille le signe et le geste, l'intuition et la réflexion. Au final, son parcours d'homme et son œuvre artistique, tous deux mêlés entre eux et à ceux du célèbre dramaturge, sont universels et traduisent l'unité d'un maître.

  Pour conclure, l'assertion de Peter Brook reste plus vive que jamais et concerne   l’ensemble de l’œuvre de Shakespeare : La Tempête affirme d'une manière exceptionnelle des valeurs dont nous manquons le plus : la tolérance, la compassion, la miséricorde .

lundi, juin 2 2014

Macbeth, Shakespeare, Ariane Mnouchkine, Cartoucherie, Théâtre du Soleil

 

Macbeth, Shakespeare, Ariane Mnouchkine, Cartoucherie, Théâtre du Soleil

 

Se rendre à La Cartoucherie de Vincennes et plus précisément au Théâtre du Soleil est une expérience qui impressionne, qui marque, qui bouleverse et en même temps une expérience que l'on attend, que l'on reconnaît immédiatement.

Malgré les averses et le retard de la navette, il faut se cramponner dansl'abri bus parmi les lycéens qui venus avec leur professeur, s'amusent de la pluie froide…

Pour les 50 ans de la compagnie, âge où tout est possible, l'acquis de l'expérience en plus, la troupe monte ce Shakespeare dans une nouvelle traduction, celle d'Ariane Mnouchkine.

A la billetterie, un accueil magnifique de Liliana et Sarah (Bruno Tackels l'a bien souligné dans son livre « Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil », les solitaires intempestifs), malgré les gens qui paniquent à cause de la pluie….Elles donnent temps, sourires, mots gentils, malgré ceux qui trépignent derrière, sous la pluie ;

Au loin sur le site du Théâtre du Soleil, la chevelure d'Ariane apparaît, toute de blanc vêtue, son sourire, son accueil illuminaient à distance. Elle accueille, rassurante, tranquille, sûre.

Dans la grande salle commune, on y sert douceur, sourires, repas, boissons, tous sont au même diapason, tous c'est-à-dire le personnel, l'équipe, les hôtes, l'immense fresque murale signée Didier Martin, les immenses bouquets de pivoines tendent leurs bras à ceux qui les regardent, et l'on reçoit beaucoup. Le regard s'arrête, s'empare de toute cette beauté, s'imprègne et comme on se sent appartenir à une belle famille, on voudrait donner de soi aussi. Un concert d'oiseaux, une conférence sans doute, accompagne les gens dans le rituel du repas autour de grandes tables rondes, le public à l'air heureux d'être là, de manger, entre amis, parents et enfants. C'est bien cela, il s'agit d'une fête, d'une célébration chaque soir, tous le savent.

En allant se rincer les mains, une attention encore en forme d'excuses pour la vétusté des locaux très propres.

Dans la salle de spectacle la magie continue, je suis très bien placée, non loin de la table d'Ariane à qui rien n'échappe, prend des notes, s'inquiète, téléphone et observe.

Coté cour, un grand espace où sont rangés une quantité d'instruments de musique, silencieux pour le moment. C'est l'atelier du poète des sons, créateur de musiques, et d'atmosphère, Jean-Jacques Lemêtre.

Comme un grondement de tambours retentit, lointain puis s'amplifie de plus en plus, derrière le rideau on voit des personnes s'agiter, il faut faire vite, le temps presse, Il y a cet orage qui s'avance sur nous, des femmes courent en sautillant, sac à leur dos, les projecteurs s'allument, le rideau blanc transparent tombe et…

 

...C'est parti pour Macbeth.

On entend des coups de feu, les tambours cognent de plus en plus fort, de plus en plus vite, c'est la guerre. Un sol limoneux, un lieu désert, une tente abrite un poste de commandes un militaire, puis deux, puis trois…...

Deux scènes de deux temps différents se superposent, celle des militaires et celle de trois sorcières. Elles prédisent que Macbeth sera roi puis disparaissent.

On entend une langue nouvelle, plus proche de nous, un autre rythme qui supporte très bien les superpositions d'époques et de lieux tout au long du spectacle. C'est qu'Ariane Mnouchkine a fait une nouvelle traduction du texte en se basant sur l'édition d'Arden Shakespeare établie par Kenneth Muir.

Un exemple pour illustrer le propos:

Dans sa traduction, A. Mnouchkine fait apparaître une servante pour annoncer que le roi arrive ce soir (p27-28) Lady Macbeth dit « le corbeau lui-même est enroué et croasse, l'entrée fatale de Duncan sous mes remparts. Venez, vous, esprits qui servez les pensées meurtrières, dé-sexez-moi, et du crâne aux orteils, jusqu'à ce que je déborde, remplissez-moi de la plus implacable cruauté ».

Dans celle de Maurice Materlinck collection de la Pléïade, ici c’est un messager qui annonce que le roi arrive ce soir. Lady Macbeth dit :

«Le corbeau même s'enroue à croasser l'entrée fatale de Duncan sous mes créneaux Accourez, esprits qui veillez sur les pensées de mort ! Enlevez-moi mon sexe, et, du crâne à l'orteil, remplissez-moi, faites-moi déborder de la plus atroce cruauté ».

(c) Michèle Laurent



 

 Le mal ne sait pas seul venir......

 

Ce qui est nommé « d'irréparable » en introduction de cette nouvelle traduction est un texte signé d'Hélène Cixous. Ajouté à celui de fin « Adam et Eve du crime », la dramaturge lie la littérature mondiale de Proust à Dostoïevski à Shakespeare où elle précise que «Ce souffrir est d'autant plus aigu qu'il nous est infligé dans les liens familiers. Les voici devenus témoins des épouvantes. Tous ces paysages du temps d'avant le mal, ce charmant restaurant au bord de la Tamise, cette roseraie, et même ces écrans de télévision, qui se souviennent du temps heureusement ordinaire, ils ont pitié ! »

Le couple maléfique est interprété par un Macbeth-Serge Nicolaï, épris de reconnaissance, hébété, ahuri, téléguidé par Lady Macbeth son épouse- Nirupama Nityananda, à la voix effacée, que rien n'arrête vers l'irrésistible ascension des cimes du pouvoir.

Lorsqu'il vacille après avoir accompli l'acte de mort, « je n'irais plus, je tremble de penser ce que j'ai fait » elle lui lance un « Infirme en désir ! », tirade extraordinaire !

Et plus loin, Macbeth questionne : "Tout l'océan du grand Neptune lavera-t-il le sang un peu de ma main? «Non, c'est plutôt cette main, la mienne, qui cramoisira les mers multitudineuses, faisant de tout le vert un seul rouge » p 41, Macbeth, acte II, scène 2.

Parfois des émotions des spectacles précédents nous font cligner des yeux entre les scènes de mer noire houleuse dans la nuit noire, brumes épaisses, chevaux superbes du souverain, chevaux de la Cartoucherie…...Confusion du temps, des lieux, on est emporté dans un tourbillon, une tension, un suspense pourtant sans surprise dans cette tragédie nommée « Dramatis personae ».

Ce qui frappe aussi c'est la grande minutie de l'agencement des actes et des scènes par une armée de petites mains qui comme dans une image accélérée, s'activent sans cesse pour le salon VIP d'un aéroport avec photographes et reporters accueillant le héros en grande pompe, cordons de sécurité et petits enfants, cornemuses et le reste, conférences de presse, petits fours et champagne, banquet-bal mondain jusqu'au petit matin, la roseraie, jardin impeccable, la danse des sorcières autour des tables, le pliage précis des tapis, la taverne en bord de merle cri des mouettes…..

Tous les participants sans exception mériteraient d'être cités nom après nom, personne après personne, (toute la distribution fait l'objet d'un petit fascicule à part) et peut-être en particulier « les Kôkens » serviteurs de scène, magnifiques d'efficacité et d'effacement d'eux-mêmes, conformes à leur fonction.

Un travail de longue haleine pour une représentation superbe, Shakespeare encore plus proche de nous, servi par un Théâtre du Soleil plein de richesses.

Du théâtre total, entier qui transforme et donne un sentiment de plénitude.

Macbeth, W. Shakespeare, mise en scène A.Mnouchkine, Théâtre du Soleil Cartoucherie, Route du Champ-de-Manoeuvre 75012 Paris Métro Château de Vincennes, Réservations 01 43 74 24 08

Mercredi, jeudi, vendredi 19h30, Samedi 13h30 et 19h30 Dimanche 13h30, Macbeth, traduction de A.Mnouchkine; théâtre du Soleil, Editions Théâtrales, 2014, en vente au point-librairie du Théâtre du Soleil.

vendredi, mai 30 2014

Gaudeamus d’après Bataillons de construction de l’écrivain Sergueï Kaledine, mise en scène Lev Dodine

Dans le cadre de la saison France-Russie, 2 ème édition 10 au 25 mai 2014, MC93 Bobigny

 

La nouvelle création de Lev Dodine, directeur du théâtre Maly de Saint-Pétersbourg, créé en 1944, fait salle pleine avec ovation debout chaque soir à la MC93.

Et pour cause !

Dès le début de la représentation les comédiens, une vingtaine, arrivent en bondissant, ils sont jeunes, sortent des classes de l’Institut théâtral et déjà pris en main par le maître incontesté de la scène russe qui vient de fêter ses 70 ans .Les comédiens savent tout faire à commencer jouer la comédie, par chanter, danser en ballet classique et jouer d'un instrument de musique. L'essentiel se joue sur un plateau incliné, vide, recouvert de neige. Un jeu de trappes ouvrant vers le bas joue à cache-cache, fait disparaître et apparaître les personnages au gré des scènes.

Le bataillon présent n’est pas au repos, ses soldats sont sont occupés à réaliser des exercices réglementaires aussi absurdes les uns que les autres, dans cette Russie que tous s'accordent à dire qu'elle est un « pays crotté, pays d'esclaves et de maîtres ».

Le titre complet Gaudeamus igitur signifie « Réjouissons-nous », est rattaché à un chant étudiant du Moyen - Âge interprété encore de nos jours en Europe du Nord, qui célébrait les grands moments de la vie universitaire. Il a inspiré les élèves de la classe de mise en scène de l’homme de théâtre. La pièce raconte en quinze tableaux la vie quotidienne d’une caserne d’Union soviétique de Sibérie lointaine avec ses conscrits venus de partout de cette région du monde et dont un des les subalternes se fait traiter de tzigane, de turkmène.

Ce dernier, a droit aussi à « bougnoule rusé, bougnoule de merde ».C’est très étonnant de voir que la traduction du texte russe simultanée pendant le spectacle a utilisé ce terme qui semblait appartenir au continent africain puis affecté aux algériens pendant la colonisation française et à la guerre de Libération qui suivit. Comment cette insulte a voyagé et atterri en Russie ? Par soldatesque ? Par guerre ? Par proximité géographique avec la Turménie?

« Dans les ouvrages de référence de la société savante de l’élite française, le calvaire de leur dépersonnalisation et leur combat pour la restauration de leur identité et de leur dignité se résumeront à cette définition laconique : « Le bougnoule, nom masculin apparut en 1890, signifie noir en langue Wolof (dialecte du Sénégal). Donné familièrement par des blancs du Sénégal aux noirs autochtones, ce nom deviendra au XXème siècle une appellation injurieuse donnée par les Européens d’Afrique du Nord aux Nord-Africains. Synonyme de bicot et de raton ». Avare de précision, la définition, sibylline, paraît quelque peu succincte. Masque-t-elle gêne, ignorance, indifférence ou volonté d’atténuation ? Extrait de René Naba «Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français » l’Harmattan 2002).

Evidemment on ne s’arrêtera pas à une insulte aussi dégradante soit-elle qui a résonné dans la tête de certains. Kostia, le soldat affecté au nettoyage des latrines est quant à lui traité de « «Maupassant » et ce n'est pas un compliment, renvoyant sans doute à leur amour bavard et immodéré des femmes.

La pièce évoque la frustration sexuelle des soldats donnant lieu à viols, le racisme nous en avons parlé, les travaux humiliants, la vodka rapportée sous le manteau par des filles, et le kif circule aussi, les absurdités de la vie militaire surtout lorsque l’on découvre que toutes les formes de salut à un supérieur sont consignées dans un livre blanc et suivies à la lettre par un soldat instructeur des plus zélés.

   (c)photos MC93    

Gaudeamus igitur, iuvenes dum sumus; post iucundam iuventutem post

Mention spéciale pour l’exercice n°35 ou évocation du conflit israélo-palestinien.Israël représente « le sionisme mondial » face au monde arabe; le contingent est divisé en deux groupes pour traduire ce qu’il signifie dans le concret et quels exercices adopter par le camp dominé afin de se défendre. Et comble de l’histoire, le personnage du soldat juif Itskovitch se retrouve par erreur dans le camp des Arabes. Le sous-officier qui mène l’opération de psy-show, lui lance alors cette grinçante tirade : «Arabe aujourd’hui, juif demain »…

De la musique avant toute chose

La tonalité demeure assez bon enfant même si le contenu reste non seulement d’actualité et de plus dramatique dans ce conflit en particulier. Rappelons que cette pièce a déjà été montée par Lev Dodine à la MC93 en 1992 et a elle fait le tour du monde. Elle lui a valu Le Prix du meilleur spectacle étranger du Syndicat de la critique, qui est une distinction artistique française récompensant les meilleures pièces de théâtre en langue étrangère de l'année 1992, comme un couronnement par la culture au lendemain de la chute de l’URSS. Il a été régulièrement invité en France à la MC93.

De plus et depuis 1986, Lev Dodine reçoit régulièrement prix nationaux et internationaux pour l’ensemble de son travail artistique. N'est-il pas l'héritier des Stanilavski, Meyerhold, pétri de littérature des Tchékhov, Dostoïevski, Platonov, Galine, Sorokine, Oulitskaïa et Grossman ?

Tout au long de la pièce, la musique tient une place très importante avec pas moins d’une trentaine d’extraits de chants patriotiques, d’œuvres russes du patrimoine, du folklore ou du répertoire comme Tchaïkovski, de Bizet, Beethoven, Mozart, de chanson française telle La Valse à Mille temps de Jacques Brel ou encore la très douce voix de John Lennon et sa chanson Girl à plusieurs reprises…..

Et puis ajoutons que le spectacle est drôle, distille bonne humeur, énergie et joie, suscite fous rires avec des situations cocasses dont celle avec Olga qui ne peut étendre son linge sans subir les assauts de soldats déclarant leur amour avec plus ou moins de poésie. L'ensemble donne une autre image des russes, hommes et femmes, rend moins hostile le pays et sa société.

On pourrait se demander pourquoi recréer ce spectacle aujourd’hui ? Après l’avoir vu, cela tombe sous le sens, il arrive vraiment à point dans cette Russie éclatée avec sa nouvelle donne, en prise avec ce qui se passe aujourd’hui au sein de sa société et en Ukraine, dont nous n'avons qu'une vision tronquée et faussée qui plus est.

C’était aussi et d’abord par l'envie et l’amitié de Patrick Sommier, directeur de la MC93 de Bobigny, son flair de visionnaire qui a réussi ce tour de force pour le plus grand plaisir des spectateurs.

mardi, avril 29 2014

Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil,

Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil, Bruno Tackels, collection Ecrivains

de plateau VI, Les Solitaires intempestifs, 189 pages, 2014.

Ce livre n’est ni une biographie de la troupe ni celle d'Ariane Mnouchkine et c'est tant mieux. Le livre de Bruno Tackels arrive à point nomme pour célébrer les 50 ans de la création du Théâtre du Soleil par Ariane Mnouchkine, en cette année 2014 de bouleversements graves tant dans le monde qu’en France suite aux récentes élections municipales. Ces bouleversements sont graves pour nous, qui que nous soyons et pas seulement pour quelques privilégiés qui sont dotés de capital culturel ou autre.

Il est bon de revenir sur le parcours et le cheminement de cette aventure sans nulle autre pareille. Aventure à plusieurs titres puisqu'il n'a pas été question pour la troupe de durer dans l'institution, il n'a pas été question de traverser le temps et ses soubresauts plus ou moins graves, plus ou moins dévastateurs, charriant toujours sur son passage des mouvements de populations, des mouvements de pensées et d'idées, modifiant les thèmes traités dans les textes qui composent les créations.

En d'autres termes, le Théâtre du Soleil est devenu au fil des années, un acteur essentiel qui a su allier art et engagement politique tant en France qu'à l'échelle internationale, avec une force et une conviction remarquables. « Qu'il s'agisse de mai 68, du sang contaminé, des sans-papiers, des intégrismes, qu'il s'agisse de se rendre aux quatre coins du monde en Chine, au Tibet, en Inde, au Japon, ou en Afghanistan pour affiner, apurer sa connaissance de ces théâtres anciens si vivants, si parlants, si vivaces qui font dire à Ariane que les spectacles « sont en train d'arriver » précise l'auteur. Elle (c’est tout à la fois La compagnie, Ariane ou la troupe «qui a charge d’âme, qui veille sur nous»)a su en tirer de quoi composer une méthode unique de travail, à partir d'observations, d'expérimentation, d'écoute et d'échanges.

 D’un bout à l’autre, des citations d'Ariane Mnouchkine méritent de s'y attarder, de se délecter de son savoir qui semble simple, de son regard, de son quotidien qui ne se démarque pas du Soleil : Comment le pourrait-il ? Comment le pourrait-elle ? Le Soleil est une maison, un abri, un manège, une campagne, un caravansérail, un orchestre, une famille, une auberge, une utopie réalisée et réalisable, un foyer ardent, une école, une bataille, une invitation permanente, une incitation à penser, à aimer, à combattre et à se défendre.

 « L'appel du monde, l'appel de l 'écriture »

 L'auteur commence par définir ce que recouvre la notion « d'écrivains de plateau », qui porte le nom de la collection chez l'éditeur, donnant lieu à cinq volumes précédents.

Deux protocoles se complètent selon B. Tackels, « l'écriture de plateau suppose un lecteur de plateau », qui fait place à la lecture même de l'artiste, c'est à-dire l'écriture fabriquée à partir de lui ; Est-ce que ce qui sera écrit sera conforme, sera lisible par l'acteur de la scène ?

Pour le Théâtre du Soleil, Hélène Cixous est l'écrivain, l'essayiste, côtoyant les plus grands philosophes tel que Jacques Derrida, qui a cette charge et inaugure une nouvelle page. En effet, Ariane Mnouchkine passait par les textes anciens, puis l'écriture du plateau pour atteindre la création collective. Pour atteindre est le mot juste parce que tout est cheminement, traversée, effort et travail pour atteindre cette libération qu'est la création chaque soir recommencée, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre comme dirait le poète, et comme le dit Ariane Mnouchkine. «s’il n’y a pas en nous un peu du trésor de l’enfance préservée, il n’y a pas de crédulité, d’enchantement, d’enthousiasme - l’enthousiasme, c’est tout sauf bête, l’enfance c’est la capacité de s’enthousiasmer, se laisser envahir…..par les dieux….».

Le livre de Bruno Tackels, grand amoureux du Théâtre du Soleil, de la troupe, de son parcours, d'Ariane et son regard hors-normes (comment ne pas l'aimez ?) fait l'effet d'une lettre d'amour qui se partage avec élégance et fraternité. Bien documenté il nous fait entrer dans cet univers par toutes les portes réelles et symboliques.

D'ailleurs, il suffit de lire les lettres d’informations envoyées aux publics et institutions pour comprendre que c’est Ariane qui nous écrit, Ariane et ses proches, que chaque mot est adressé à un ami, à une amie.

Pour avoir une lecture complémentaire, je recommande la lecture du merveilleux livre de Guy Freixe La Filiation Copeau, Lecoq, Mnouchkine, paru aux Éditions de l’Entretemps en 2014.

 BrunoTakels_book1

 

Addenda : Des vœux comme une impérieuse nécessité du chantier des chantiers.

 Ce sont les siens bien sûr, formulés en ce début d'année 2014 comme une intuition, comme un désir, comme « un rêve modeste et fou », qu'il ne fallait surtout pas taire, qu'il fallait nous livrer, nous dire, nous transmettre, nous donner comme une injonction, un avertissement, une urgence suprême. C'est qu'il faut nous parler sur ce ton, nous autres les êtres en attente de changement, en attente d'advenir, en attente de passer de l'autre côté de la rive pour un changement de société radical, enfin !

J’aimerais revenir sur ceux d'Ariane Mnouchkine effectués sur un site rencontré au hasard si l'on peut dire, et ce texte est fondamental, n'a jamais été autant d'actualité, n'a jamais eu autant d'acuité à se demander si celle qui a écrit ce texte n'est pas l'oeuvre d'une clairvoyante, pour ne pas dire une voyante, une sensitive, une restée proche de l'enfance, de ses possibles avec des antennes invisibles mais visibles pour ceux et celles qui y croient.

Ariane Mnouchkine souhaite « d'abord une fuite périlleuse et ensuite un immense chantier», fuir en premier lieu « cette tristesse gluante, cette vase venimeuse, faite de haine de soi, de haine de l’autre, de méfiance de tout le monde…..».

Une fois cette étape franchie,  Ariane « nous souhaite un chantier, un chantier colossal, pharaonique, himalayesque, inouï, surhumain parce que justement totalement humain. Le chantier des chantiers.

Et d'ajouter qu'être consultés de temps en temps ne suffit plus. Plus du tout. Déclarons-nous tous, responsables de tout.

Car l 'Etat, en l'occurrence, c'est nous.

(...) Et surtout, surtout, disons à nos enfants qu'ils arrivent sur terre quasiment au début d'une histoire et non pas à sa fin désenchantée,

(...) quel plus riche héritage pouvons-nous léguer à nos enfants que la joie de savoir que la genèse n 'est pas encore terminée et qu'elle leur appartient».

(Extrait des vœux parus sur le site etienne.chouard.free .fr).

Comment se fait-il qu'elle dit des choses qui nous ressemblent, qu'elle exprime des pensées qui sont font partie de nous, qu'elle nous encourage et nous porte ? Réalisons  ces vœux si simples, si accessibles, si forts à la fois.

Elle et nous, sommes faits de la même argile, du même sang, de la même eau claire et fraîche, depuis toujours, depuis le début des temps et comme nous l'aimons, couvrons-la de cet amour, soyons là pour elle, soyons là pour le Soleil et disons-lui chaque jour Soleil, je viens te saluer pour la première fois afin d’entrer dans Le chantier des chantiers.

mardi, avril 22 2014

Femme non-rééducable, texte Stefano Massini, mise en scène Arnaud Meunier

Femme non-rééducable, texte Stefano Massini, mise en scène Arnaud Meunier 

Avec un titre qui sonne comme une sentence, on est encore très loin de l'abjecte violence qu'un pays telle que la Russie puisse exercer sur ses voisins, ses administrés, ses intellectuels.

Anne Alvaro joue Anna Politkovskaïa, Régis Royer les rôles masculins et avec Régis Huby, dont on pense par moments qu’il y a plus d’un musicien. Et cela suffit pour faire multitude. Arnaud Meunier ne pouvait pas mieux élire, mieux choisir pour incarner ce texte puissant.

D’abord il y a la Tchétchénie, face brûlée de la Russie, toutes deux en guerre depuis deux siècles. La Tchétchénie dit Stefano Massini, « est une motte de terre, aride, jetée entre deux flaques d’eau(…) agrippée aux rives du Terek, terre inquiète, la Tchétchénie, comme son fleuve, terre insoumise, elle ne veut ni chef, ni autorité (….) aujourd’hui encore le salut que les gens s’échangent dans la rue c’est la liberté soit avec toi, Marcho doryi la, Liberté que personne ici, n’a jamais connu. En 10 ans ¼ de la population a été  exterminée »

De 1986 à 2005, de la perestroïka à l’avènement de Ramzan Kadyrov à la tête d’une milice importante, le texte de Stefano Massini s’appuie sur le quotidien de la journaliste lorsque se rendant en Tchétchénie, elle témoigne de la politique de nettoyage ethnique dans cette région du monde plombée par la censure, le silence, la corruption et la mort. Sans tomber dans une « béatification laïque » mais tenter par ce témoignage de comprendre la mission que s’est donnée cette femme, seule contre la répression des bulldozers aveugles.

« La voix de celle qui observe et raconte. Qui voit et qui dit ».

Que savons-nous sur cette femme, « deux yeux et un stylo », cette journaliste à Novaïa Gazeta et écrivain russe, cette militante des Droits de l’Homme, critique de la politique de V. Poutine et avant lui celle de B. Eltsine, Anna Politkovskaïa, avant qu’elle ne soit assassinée le 7 octobre 2006 en rentrant chez elle, dans l’ascenseur qui la conduisait à son appartement ?

On entend alors la comédienne décrire et détailler comment se déroulent les journées de la journaliste à Grozny pour interviewer quelque responsable afin de rendre compte de la réalité du conflit tchéchène. Cela commence en listant les problèmes auxquels elle est confrontée : pas d’électricité, pas d’eau, pas de réseaux sur les portables, rien ou si peu à manger, sans oublier la multitude des checks points, les couvre-feux, la drogue, la horde de chiens errants la nuit, les viols, le viol qui est « légal et par tradition tchéchène, les femmes sont abandonnées par leurs familles et leur mari ».

http://md1.libe.com/photo/638968-f4jeanlouisfernandez036.jpg?modified_at=1398164707&width=750

Photo J.-Louis Fernandez

Et puis il y a cette musique du violon électro-acoustique, étrange, rarement entendue, fascinante et douloureuse à la fois. Et puis il y a ce dispositif scénique lumineux qui joue avec les atmosphères, la mise en abîme, qui joue avec la les ombres et la géométrie apportant parfois un peu de douceur mais de courte durée.

A 47 ans, je suis fatiguée, pas apeurée, je suis fatiguée d’expliquer à mes enfants pourquoi je passe la nuit en taule, fatiguée de penser que l’information libre ici, n’existe plus, 90 % des journalistes en Russie travaillent pour le pouvoir, quand tu travailles pour eux, tu n’es plus journaliste, tu es porte-parole…. ».

Anna Politkovskaïa en est morte et son crime est resté impuni. D’autres s’y ajoutent, dans un empilement macabre de sang, de cendres et de peines, jeté à la face de notre monde, pour montrer qui est le maître aux puissances qui nous gouvernent.

Dans le parcours d’Arnaud Meunier, metteur en scène et actuel directeur du CDN de Saint-Etienne, ce texte tout comme Chapitres de la chute, Saga des Lehma Brothers du même auteur, est très différent de ce qu’il a pu mettre en scène .En effet, après sa démarche de continuateur de Michel Vinaver, du metteur en scène en France et au Japon de l’auteur Japonais Oriza Hirata, son travail avec les adolescents pour les 20 ans du 11 septembre 2001 sur le texte de Vinaver précisément, il ne cesse d’évoluer et de se projeter comme citoyen du monde engagé et « poète de la réalité». Il nous donne à réfléchir, il nous donne « les armes de la poésie ».

Femme non-rééducable,de Stefano Massini, aux Editions de L'Arche, Traduction: Pietro Pizzuti. Mise en scène, Arnaud Meunier. Avec Anne Alvaro, Régis Royer et Régis Huby, jusqu’au 28 mai 2014, Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin 75018 Paris Métro Anvers Tél : 01 46 06 49 24  www.theatre-atelier.com.

Les mille et une définitions du théâtre, Olivier Py, Actes Sud

Les mille et une définitions du théâtre, Olivier Py, Actes Sud, collection Le temps du théâtre, 2013, 243 pages. Ce livre est également disponible en version numérique audio (lecture par Elizabeth Mazev et Olivier Py).

Ces derniers temps, des changements sont venus désorienter le fonctionnement de plusieurs villes de France, mettant à mal ce qui fait culture dans ce pays. En conséquence, il est nécessaire de revisiter les fondamentaux a fortiori lorsqu'il s'agit de la construction du monde, de l'essence de notre monde par la dimension de la pensée, du théâtre et de la culture.

Comme il a été nommé en 2013 directeur du mythique festival d'Avignon, il n 'a pas tardé à renouer avec les fondamentaux de Vilar, ses symboles et ses valeurs, il sait réunir autour de lui des artistes qui feront une programmation dynamique au plus près de la jeunesse du monde.

Expérience inédite pour un écrivain, «Les mille et unes définitions du théâtre » en fait partie et conduit le lecteur dans une narration dense sans début ni fin comme le fil de l'humanité. C'est difficile de définir le théâtre ! En voici 1001 définitions que jour après jour, nuit après nuit on pourrait analyser, étudier.

Auteur, poète de la scène et comédien, Olivier Py s'est adonné à cet exercice de construction d'un ouvrage d'aphorismes, de pensées, de réflexions à voix haute, à mi-voix, d'interrogations, d'inquiétudes et de révoltes à son endroit, qu'il soit coulisses, plateau, scène et salle, amont et aval d'une création, pendant aussi ;

On est dans sa tête, dans ses veines, dans ses yeux, dans sa peau et dans son cœur…...On est dans ses insomnies, ses angoisses, ses absences, sa présence, ses larmes aussi…..On est dans ses strates à lui, dans ce qu'il a accumulé, dans ce qu'il veut, dans ce qu'il a hérité…...On est dans son enfance, dans son aujourd'hui, on est dans son advenir.

On découvre alors un homme qui n'arrête jamais. On imagine dans ses poches un tas de papiers, dans sa cuisine, dans sa chambre avec de quoi écrire partout, de quoi être en phase avec l'urgence, avec l'émotion immédiate….On le voit alors inquiet, dans la quête totale, à la fois dans l'inaccessible et dans la simplicité du très haut, du très beau. Invitation au cheminement, à la lecture de la pensée et de l'action au service du théâtre, au service d'une vie exaltée et exaltante, donnée en partage.

« Moi je m'appelle Impatience. Quel nom étrange. Qui te l'a donné? Toi, mon amour » Olivier Py.

En lisant ce livre, bien plus qu'un livre, qui se lit comme un dictionnaire ouvert au hasard; on entre dans un univers insoupçonné de mots, de définitions, de pensées, d'exemples, de citations, philosophiques et historiques, de références et de critiques, on est pris au premier abord dans un vertige. Chaque définition augmente la précédente et celle qui suit.

J'ai voulu, par défi et par jeu pour moi-même, en choisir trois ; je me suis confrontée à une difficulté impossible à lever. Il y en a tant qui font mouche, qui sont spectaculaires ou sensibles ou justes ou vraies ou pertinentes ou poétiques……

Sans me résoudre à choisir vraiment je citerais pour les plus courtes : « le théâtre est une joie errante », « le théâtre c'est l'ennui qui devient impatience », « le théâtre est un palais où habitent les pauvres », « le théâtre est l'abreuvoir où les morts se désaltèrent », « le théâtre est l'ordinaire de l'éblouissement », « la Trinité théâtrale c'est : le lieu, le poète et l 'acteur »….

A quoi tient le théâtre ? Les réponses sont dans ce livre précieux qui semble être parti de celle-ci : « Rien qu'un mot sur une page et il y a le théâtre » Claude Régy. Parfois au fil des pages, on se dit que l'auteur ne peut aller plus loin et on est bien vite contredit par sa plume et sa pensée qui filent bien plus vite que l'éclair.

On est pris dans un abécédaire à la Gilles Deleuze, propre à Olivier Py. Où l'on remarque que le terme Impatience est très important, il revient souvent, y compris dans le nom du festival qu'il a mis en place en 2008 lorsqu'il était directeur du théâtre national de l'Odéon. Ce festival est dédié à la création émergente que les jeunes apportent en quittant écoles et conservatoires.

Sans vouloir les nommer tous, on notera quelques mots qui reviennent souvent tels que jeunesse, éternité, réel, imaginaire, imagination, mort, liberté, politique, histoire, Dieux, conscience, cœur, jouissance, miroir, oiseau, beauté, mer, nuit, flamme, visage, destin….

De même qu'il cite Hamlet en une « longue exégèse », Mallarmé, Sénèque, Derrida, Christophe Colomb, une très belle page sur l'art du cristal de Daum, Heidegger, Brecht, Falstaff, Lacan, Charon, Le Christ, Les Evangiles, la reine de Saba, Oreste, les mystiques, Corneille, Eschyle, « constructeur de la civilisation »…….

Georges Banu souligne dans la préface, que la vision du théâtre d'Olivier Py est une « multiplicité d'éclats ».

Cette multiplicité faite homme est à propager, à diffuser pour ré-ouvrir discussions et débats qu'elle suscite, renouant ainsi avec la Démocratie et la Culture, toutes deux res publica, ainsi que le Théâtre qui les contient toutes deux.

Si l’on pense à un bon nombre de pays du Maghreb ne serait-ce que ceux-là par exemple, qui ont des théâtres qui ne fonctionnement pas ou si peu,  ils y trouveront peut-être matière à entamer une démarche de pratique du théâtre jusqu'ici peu théorisé.

La marionnette et son double, d'après Constantin Stanislavski, Obraztsov et Antoine Vitez.

La marionnette et son double, d'après Constantin Stanislavski, Obraztsov et Antoine Vitez.

Quel lieu étrange et fascinant que ce théâtre aux mains nues, flanqué dans un angle du square des cardeurs, dans ce Paris délaissé et pourtant plein de jeunesse, plein de vie ! Il aurait plu à Antoine Vitez, comme un défi, comme une furieuse envie de proposer du théâtre, d'amener la poétique du théâtre dans un lieu aussi singulier. Ce lieu porte l'empreinte d'Eloi Recoing et de son père Alain, ainsi que de Pierre Blaise.

Pierre Blaise, directeur de la compagnie Théâtre Sans Toit ouvre la représentation, on pourrait dire séance, en précisant qu'il s'agit de représentations particulières dans un lieu particulier, un lieu magique,  qui est aussi un théâtre d'art et d'essai et une école. Les deux parties du programme de ce soir constituent un tout avec deux figures majeures du théâtre du XX ème siècle : Constantin Stanislavski et Antoine Vitez.

Ces deux artistes-dramaturges ont en effet étudié et pratiqué la marionnette, son apport et son rapport au théâtre. Et on apprend, on découvre et redécouvre beaucoup. On est dans le processus de travail, dans une exploration de la relation entre la marionnette et l’acteur.

La première partie dont le fil rouge est l'Othello de Shakespeare est menée tambour battant par deux comédiens et un marionnettiste. Elle s'inspire du cours de Stanislavski et de son brillant élève Sergueï Obraztsov qui dit : Qu'est ce qui est important, essentiel dans l'art ? Le plus important est de voir. Voir autour de soi la vie dans toutes ses manifestations ».

©Jean-Yves Lacôte

Comment enseigne-t-on cet art ? Quelle est la place du comédien, celle de la marionnette ? Que vient – elle déplacer, brouiller, que vient-elle animer?

Tout a son importance : l'écran blanc siège des questionnements et de la recherche, le noir en cadre de scène, le temps, le rythme, le mouvement, le langage. En réalité c'est une conférence jouée avec des exercices pratiques, des improvisations, du chant, des mouvements de jambes, qui s’appuyant sur une création de Maeterlinck L'oiseau bleu, avec ses êtres noirs, présentée au théâtre d'art à Moscou. Constantin joue Othello tout en restant Stanislavski, enseignant à ses élèves-marionnettes et humains. Et il s’emporte contre la marionnette comme devant l’acteur. Et il fait école, il est école Lee Strasberg dans son Actors Studio ne s’est il pas lui aussi inspiré de la «méthode»Stanislavski ?

La seconde partie prend au cœur : on entend Antoine Vitez lire ce texte sublime d'Aragon, le lire avec une colère qui gronde, qui monte et on est pris dans son vertige et on ressent ce texte immédiatement « Il y a des choses que je ne dis à Personne Alors Elles ne font de mal à personne Mais le malheur c'est Que moi ces choses je les sais…... » Extrait Le fou d'Elsa).

La séance, pilotée par Eloi Recoing, s'appuie sur les textes d'Antoine Vitez édité chez Gallimard, tels que La scène, L'école ses 12 propositions, « le cercle de l’attention », le maître dont le rôle n'est pas de dire ou de prononcer un cours, s'inspire des grecs, Eschyle et d'autres. Des lettres-documents sont lues par Eloi Recoing ou Jeanne Vitez. Et Georgio Strehler qui traverse la mémoire, et cette marionnette qui pourrait paraître effrayante, ce petit homme vert, Monsieur Punch qui occupe l’espace du cadre blanc sur la scène parce que le théâtre des toujours « ce miroir public, fonction éternelle du théâtre».

C'est qu'il a touché à beaucoup de choses Antoine Vitez, il a vécu les expériences de son temps qui est aussi le nôtre sur lequel nous vivons. Lorsqu'il monte Tombeau pour 500.000 soldats de Pierre Guyotat qui pose le thème des guerres coloniales de la France et de préciser que « c'est une honte nationale et c'est aussi le devoir d'un théâtre national d'illustrer la honte nationale ».

Avec Brice Coupey et Cyril Bourgois comédiens et marionnettistes, Marc-Henri Boisse, Larissa Chomolova, Eloi Recoing et Jeanne Vitez.

Théâtre aux mains nues, 7square des cardeurs 75020 Paris

www.theatre-aux-mains-nues.fr



jeudi, avril 17 2014

La filiation, Copeau, Lecoq, Mnouchkine

La filiation, Copeau, Lecoq, Mnouchkine, Guy Freixe, Editions de l'Entretemps, collection Les voies de l'acteur, 2014, 298 pages.

Voici un livre rare et passionnant. Que l’on soit étudiant, élève au Conservatoire, spectateur ou simple curieux. En effet, dès le début on est pris à un point tel que l'on ne peut plus s'en détacher. Au cours de la lecture, des images de Jacques Copeau surgissent et se superposent sur ce que l’on peut connaître de la démarche artistique et pédagogique d'Ariane Mnouchkine, « couple en apparence antinomique » comme le souligne Georges Banu dans sa préface et qui revient sur « l'idée d'une lignée française ».

Dans ce livre chaque mot est important, chaque phrase nourrit, chaque partie de l'ouvrage résonne avec la précédente et la suivante. L'ensemble constitue une somme de connaissances éclairantes dont on ne peut plus se passer. C’est l’œuvre d’un pédagogue soucieux de transmission de son savoir et de sa passion. L’ouvrage est composé de deux parties, l’une d’analyse détaillée et l’autre d’entretiens, avec des photos d’archives. Une bibliographie quasi-universitaire complète l’ensemble.

« Rêver c'est créer » (Guy Freixe)

La construction de la méthode de Copeau (1879-1949) débute au moment de la première guerre mondiale, lorsque l'homme de scène quitte en pleine gloire son théâtre parisien du Vieux-Colombier, premier Théâtre d'art de France de l'époque. Il s'installe en Bourgogne avec des proches afin de créer une communauté, une «confrérie de comédiens » qui deviendra Les Copiaus, un rêve de troupe, une éthique de facture spirituelle où le collectif prime sur l'individuel, où chacun travaillera sans compter à une œuvre commune, sans place possible pour les egos surdimensionnés, le vedettariat et le carriérisme Ce qu'il veut, c'est réinventer le théâtre à partir de l'acteur pour qu'il ne soit plus un de ces « faquins que l'on voit sur les planches » dit-il. L'expérience et l'observation lui montrent qu'il y a deux formations possibles, celle de l'improvisation et celle de l'interprétation. Il en parle aux amis Dullin et Jouvet qui depuis le front en 1915 font part de leur enthousiasme de la découverte du jeu improvisé, amis que le Cartel réunira en 1927 et auxquels s’associeront Baty et Pitoëff.

Copeau commence par observer ses enfants à la maison et les enfants en cours, parce que comme le dit Baudelaire « Le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté » ; il attend beaucoup d’eux, il veut beaucoup, « il veut le secret du jeu » précise Guy Freixe.

« La Comédie Nouvelle ».

Ce qui deviendra l'école du Vieux-Colombier trouve ses fondements pédagogiques et ses moyens avec le travail du corps, la précision alliée au mouvement du cirque, le masque « noble », afin d’ôter toute subjectivité au visage, la musique vocale, le théâtre Nô, la création du chœur et « pas de textes dramatiques avant trois ans ».L'acteur est défini comme un intercesseur. Il doit entrer en contact, par son jeu, avec une partie, indéfinie, invisible de lui-même. Pour s'élever ainsi, en rencontrant le personnage qui incarne ses forces, il doit se préparer, apprendre à s'oublier, se démunir, accepter de n'être rien ».Ce dénuement total rappelle celui des apprenants des confréries mystiques. On le voit, la formation est exigeante et non seulement elle tranche radicalement avec le passé mais elle s'inscrit de plain-pied dans le XXème siècle et au-delà en posant l'usage « du masque comme l'apprentissage d'une langue étrangère ».

Copeau en arrive naturellement au vide du plateau avec « lequel il veut accorder le vide intérieur de l'acteur » : ce sera sa ligne directrice qui sera développée par la propre recherche de grandes signatures du théâtre, Peter Brook et Ariane Mnouchkine bien sûr.

« Le corps poétique » (J.Lecoq Actes-sud Papiers)

Jacques Lecoq (1921-1999) construit lui aussi sa méthode à partir de trois éléments forts : Copeau + le sport + L'Italie = Ecole Lecoq que Guy Freixe développe dans un de ses livres précédents « Les utopies du masque sur les scènes européennes » éditions de l’Entretemps en 2010.Lecoq issu du sport, débute la pratique théâtrale avec l'association Travail et Culture où il suit les cours de Claude Martin, élève de Charles Dullin. Jean Dasté (1904-1994) disciple, gendre et fils spirituel de Copeau, le remarque lors d'une soirée festive à Grenoble et lui propose de rejoindre sa compagnie où il aura en charge la préparation corporelle.

 Peu à peu, il tire partie de l'enseignement et des principes fondamentaux de Copeau et met en lumière « un mime théâtral d'action ».Il se rend en Italie à la recherche d'un masque différent qui vise la neutralité, qui contaminera l'ensemble des arts y compris la littérature et la philosophie Avec G.Strehler et P.Grassi il fonde en 1951, l'Ecole du Picolo Teatro de Milan où les bases de sa pédagogie sont jetées : le masque neutre, la commedia dell'arte, le chœur antique associés à la préparation physique intégrant l'acrobatie dramatique. C’est en rentrant à Paris en 1956 qu’il fonde son école en intégrant ce qu'il a appris de Copeau par Dasté. Son école incarne l’utopie d’une société, d’un nouveau monde prêt à éclore et à se diffuser à l’échelle nationale et internationale.

 Tout vient du « maitre-rêveur » qu’est Copeau (A.Mnouchkine)

 Des générations d’artistes, comédiens, chefs de troupe et metteurs en scène se sont nourris tant à la source Lecoq qu’à celle de Copeau.

C’est le cas d’Ariane Mnouchkine, pour laquelle Guy Freixe reconnaît l’importante capitale de sa démarche, de son travail issu de cette lignée, de cette filiation, mettant au centre l’improvisation comme base d’écriture collective. Elle fonde avec des amis le 29 mai 1964 le Théâtre du Soleil sous forme de coopérative tout d’abord et s’installe à la Cartoucherie de Vincennes en 1970. La Cartoucherie qui est devenue synonyme de lieu incontournable de la Création. Pour les 50 ans de cette aventure vivante qui continue, un programme de festivités est prévu jusqu’en juillet puis repris en septembre 2014.

Pour reprendre un mot de Julia Kristeva en évoquant Hanna Arendt, Ariane Mnouchkine est une « compreneuse » qui arrive « à envisager la vie comme un chemin d’école »(…), « un univers enchanté au milieu d’un monde de plus en plus désenchanté ».Son idée du bonheur est l’apprentissage qui passe par les grands textes du théâtre grec et les théâtres d’ailleurs.

Son théâtre devient au fil des années héritier de Copeau, Vilar, Brecht et Lecoq, imbriqué et impliqué dans la société tout en étant au cœur des questions qui agitent le monde.

«Pour qu’il y ait du théâtre, vous n’avez qu’une seconde. Quand vous entrez en scène, l’histoire se raconte déjà. Je veux voir un personnage tout de suite », voilà ce qu’elle dit à ses stagiaires (extrait de Josette Féral, Dresser un monument à l’éphémère, rencontres avec Ariane Mnouchkine, Théâtrales, Paris, 1995, réédité 2001).

Pour A.Mnouchkine, les lois du jeu existent sans appartenir à un courant déterminé, elles sont « mystérieuses et volatiles » formulées par Copeau et le maître Nô Zeami. Sa stratégie consiste à ne pas savoir, ne pas se reposer sur une théorie, ce que l’on sait est éphémère et peut se retrouver inutile le lendemain. Sa recherche est donc sans fin et vaut pour toute quête de vie tout du long.

 « Le rêve pousse à l’action » (Guy Freixe)

La boucle est bouclée, du rêve au rêve et de l’utopie à la résistance ; elle reste naturellement ouverte à tout créateur, utopiste, rêveur et artiste qui poursuivra le cheminement ininterrompu par à la transmission, la « générosité d’essayer de transmettre à celui qui est derrière vous » dit Ariane Mnouchkine.

C’est ainsi qu’elle revient sans cesse sur les fondamentaux afin d’inventer une langue universelle, la langue du théâtre qui la conduira partout où elle le juge nécessaire. Cette langue qui écrit avec le masque, dont le jeu est porté par la musique (Jean-Jacques Lemêtre, l’artiste de la première heure) parce que la musique est un « tapis volant » qui vient soulever l’acteur de terre.

Cette langue enfin qui englobe « des traditions orientales à la modernité occidentale » sous-titre de la page d’accueil du site internet du Théâtre du Soleil dédiée aux scolaires et à leurs enseignants.

Bien sûr cela ne vient pas tout seul et tous les aspirants ne sont pas aptes à s’inscrire dans ce sacerdoce il faut bien le dire, c’est pourquoi il faut souligner la tendresse que peut avoir Ariane envers les comédiens comme « N’écrase pas l’oiseau qui se pose sur ton épaule ! » parce que cet oiseau elle le voit, elle le sent, elle l’accueille en amont de ce qui va advenir.

Plus largement, Mnouchkine construit un pont entre Copeau et Lecoq comme une utopie cultivée, fructifiée, nourrie par les créations de l’écriture plateau pour participer à l’émergence d’un nouveau monde.

Avec l’universitaire et dramaturge Hélène Cixous, toutes deux iront encore plus loin dans l’exploration esthétique et humaniste qui dépasse le cadre de la scène du théâtre, comme une nécessaire aventure de chacun, où chacun puise de quoi rêver, s’affirmer, de quoi résister, de quoi vivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- page 1 de 2